Quand Sonko parle à Erdogan, l’APR s’écoute parler

Par Mamadou Sèye

Ce jeudi, le Sénégal a vécu une scène à deux vitesses, comme un pays projeté sur deux écrans : l’un en très haute définition, l’autre en noir et blanc tremblotant. A Ankara, Ousmane Sonko était reçu par Recep Tayyip Erdogan en personne. Pas un vice-ministre, pas un protocole de courtoisie, mais le Président turc, chef d’une puissance économique et militaire majeure. Poignée de main solennelle, échange direct, sourires mesurés et regards appuyés : la grammaire diplomatique dans ce qu’elle a de plus codifié et de plus respecté. Les drapeaux sénégalais et turcs se reflétaient dans les dorures d’un palais présidentiel où se discutent commerce, infrastructures, coopération militaire et souveraineté économique.

A Dakar, pendant ce temps, l’APR s’était repliée dans une salle de conférence, alignant ses figures connues comme pour un remake fatigué de ses grandes heures. But affiché : « alerter » sur le plan de redressement économique du gouvernement. But réel : parasiter l’actualité d’Ankara. Mais l’APR s’est heurtée à une évidence cruelle : on ne couvre pas un coucher de soleil flamboyant avec une lampe de poche à piles faibles.

Le contenu ? Une suite de refrains usés. « Fardeau fiscal », « mort programmée des PME », « centralisation des dépenses », « suppression des exonérations ». La panoplie rhétorique classique de ceux qui ont oublié que leurs mains portent encore les traces du système qu’ils dénoncent. Car enfin, qui a hissé la pression fiscale à des niveaux record ? Qui a étranglé les petites entreprises par des délais de paiement qui les poussaient au dépôt de bilan ? Qui a concentré les marchés publics entre quelques amis triés sur le volet ? Qui a fait des exonérations fiscales une monnaie d’échange politique ? Ces phrases, quand elles sortent de la bouche de l’APR, sonnent comme un braquage dont les auteurs viendraient se plaindre du cambriolage.

La conférence, d’ailleurs, avait tout du geste désespéré. Depuis sa sortie du pouvoir, l’APR ne vit plus qu’au rythme de ses conférences de presse, comme un vieux poste radio qui grésille sur une fréquence oubliée. Plus de mobilisation dans la rue, plus de capacité à imposer un agenda, plus de prise sur l’opinion. Leurs sorties ne font trembler personne. Elles s’ajoutent les unes aux autres, comme des communiqués de société anonyme en liquidation qui prétend encore diriger le marché.

Et ce jeudi, le contraste était presque humiliant. Ankara, c’était le Sénégal dans le monde. Dakar, côté APR, c’était le monde réduit à une salle fermée où l’on parle de tout sauf de l’avenir. Pendant que Sonko et Erdogan échangeaient sur les flux commerciaux, la coopération énergétique, les partenariats industriels, l’APR alignait les métaphores de fin du monde économique… sans une seule proposition concrète qui tienne la route.

La tentative de sabotage médiatique est morte-née. Les caméras, comme les regards, étaient tournées vers Ankara. Et c’est peut-être là le signe le plus évident du basculement politique : le centre de gravité de l’attention publique n’est plus du côté de l’APR. Ce parti qui, il y a peu, faisait encore la pluie et le beau temps dans les rédactions, se retrouve relégué au rang de bruit de fond.

Le plus ironique, c’est que cette conférence a offert un miroir parfait à la déchéance politique : un décor modeste, des visages connus mais fatigués, un discours répétitif, et surtout une absence flagrante de souffle. En politique, il n’y a rien de pire que de parler pour remplir le vide.

Pendant ce temps, Sonko engrangeait du capital politique et diplomatique. L’image d’un Premier ministre reçu avec tous les honneurs par Erdogan vaut plus que mille communiqués. Elle projette un Sénégal sûr de lui, qui assume sa voix sur la scène internationale. Et qu’on l’aime ou pas, cette stature se construit par l’action, pas par les conférences d’autojustification.

Le Sénégal a changé de rythme. Ceux qui pensent encore pouvoir revenir au centre en recyclant les vieilles accusations et en maquillant leur propre bilan se trompent d’époque. Dans l’Histoire, il y a les acteurs, et il y a les commentateurs. Ce jeudi, à Ankara, on agissait. A Dakar, on commentait. Et le fossé, chaque jour, se creuse un peu plus.

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