Rompre avec l’ombre : l’acte de justice que le Sénégal attendait

Par mamadou Sèye

Il y a des lettres qui tombent comme une pierre dans un marigot stagnant, et qui, soudain, font remonter à la surface tout ce que l’on croyait enfoui. Celle de Pape Abdoulaye Touré, adressée au Président de la République, en fait partie. Ce n’est pas une simple missive militante. C’est un acte de mémoire et de courage, rédigé par un homme qui sait ce que veut dire subir la torture, qui porte encore sur son corps et dans son âme les stigmates de la répression. Un acte qui nomme les choses : tortures, brimades, humiliations, disparitions. Un acte qui refuse l’oubli.

Hier, la réponse est tombée. Et cette fois, elle est venue du sommet de l’Etat. Le directeur de cabinet du Président a transmis la lettre au ministre de la Justice. Le garde des Sceaux a saisi, sans détour, le procureur général près la Cour d’appel. Objectif : poursuivre ceux qui, entre 2021 et 2024, ont fait du sang et de la douleur une arme politique.

Ce geste, qu’on se le dise, n’est pas banal. C’est la première fois depuis longtemps qu’un pouvoir en place, au Sénégal, prend l’initiative de judiciariser des violences commises par des agents de l’Etat ou leurs relais. Pendant des années, ces affaires ont été classées dans le tiroir poussiéreux des « incidents regrettables ». Pendant des années, les familles ont enterré leurs morts en silence, pendant que les auteurs, protégés par l’impunité, reprenaient leur service comme si de rien n’était.

Et soudain, l’inertie se brise.

La symbolique est forte : un survivant interpelle le Chef de l’Etat. L’Etat transmet la plainte à la Justice. Et la Justice, si elle va jusqu’au bout, pourrait enfin faire reculer la peur. Ce n’est plus seulement une affaire d’ONG ou de communiqués. C’est un engagement écrit, daté, signé, transmis, acté.

Mais attention : l’histoire récente de notre pays nous a appris que les beaux débuts ne garantissent pas les belles fins. Le Sénégal ne manque pas d’annonces spectaculaires qui finissent dans les oubliettes administratives. Ici, il n’est pas question de contenter l’opinion par un simple effet d’annonce. Il s’agit d’aller jusqu’au bout : enquêtes sérieuses, auditions, inculpations, procès publics. Il s’agit de rendre justice aux morts de mars 2021, aux blessés de 2023, aux disparus de 2024.

Le défi est immense. Car ouvrir ces dossiers, c’est aussi ouvrir une boîte de Pandore : celle des complicités au plus haut niveau, des ordres donnés sans traces écrites, des chaînes de commandement où chacun se défausse sur l’autre. C’est risquer de se heurter à la vieille culture de corps des forces de sécurité, à la tentation du silence, à l’argument du « secret défense ».

Mais il faut y aller. Parce qu’un pays qui veut se reconstruire ne peut pas le faire sur un cimetière d’injustices. Parce qu’aucune réconciliation nationale ne peut se bâtir sur le mensonge et l’oubli. Parce que les enfants qui ont vu leur père tomber sous les balles d’une répression illégitime ont besoin de savoir que leur République vaut plus que la peur.

L’Initiative Zéro Impunité, avec Amnesty International Sénégal et d’autres acteurs de la société civile, prépare déjà la suite : un réseau d’avocats bénévoles, prêts à assister gratuitement les victimes et leurs familles. Ce n’est pas seulement de la solidarité, c’est une stratégie : faire en sorte que cette procédure ne soit pas confisquée par les lenteurs judiciaires ou les arrangements discrets.

Oui, camarades, l’heure est venue de mettre la lumière là où l’ombre a régné. Le Sénégal, qui a toujours voulu se penser comme une démocratie exemplaire, doit prouver qu’il n’est pas seulement fort pour organiser des élections, mais aussi pour juger ses propres fautes. Le vrai courage d’un Etat ne se mesure pas à sa capacité de punir ses adversaires, mais à sa volonté de sanctionner ses propres excès.

La balle est maintenant dans le camp des juges. Le peuple, lui, regardera. Et il se souviendra.

Si cette procédure va jusqu’au bout, alors oui, nous pourrons dire que ce 8 août 2025 aura été un tournant. Sinon, il ne restera qu’un courrier de plus dans les archives, et une promesse brisée de plus à accrocher au mur des déceptions.

Mais aujourd’hui, laissons à l’espoir une chance. Car pour la première fois depuis longtemps, la justice sénégalaise tient entre ses mains la possibilité d’écrire une page qui ne soit ni dictée par la peur, ni raturée par l’impunité.

Et cette page-là, il faudra l’écrire en lettres capitales.

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