Par Mamadou Sèye
A Munich, devant le gotha stratégique occidental, Marco Rubio n’a pas simplement livré un discours diplomatique. Il a exposé une doctrine. Celle d’un Occident qui se replie pour mieux se redéployer : frontières plus fermes, industries protégées, souveraineté revendiquée, alliances conditionnées à la force et à l’alignement. Sous l’impulsion de Donald Trump, le message est limpide : l’Amérique défendra d’abord ses intérêts, et le partenariat ne sera ni automatique ni sentimental.
Personne ne conteste à une Nation le droit de défendre son intérêt national. Mais ce droit ne saurait être un privilège réservé à quelques-uns.
Ce qui frappe, dans la posture de Marco Rubio, c’est l’ironie profonde qu’elle charrie. Fils d’immigrés cubains ayant trouvé aux Etats-Unis la promesse d’une ascension sociale et politique exceptionnelle, il incarne lui-même la réussite d’un pays façonné par les vagues migratoires successives. L’histoire américaine est une histoire d’arrivées, de brassages, d’intégrations. Et pourtant, la ligne qu’il défend aujourd’hui épouse une politique de fermeté migratoire assumée, de restrictions accrues, de suspicion généralisée.
Encore une fois, aucun Etat n’est tenu d’ouvrir ses frontières sans contrôle. Mais on ne peut pas célébrer son propre héritage migratoire et traiter la mobilité venue du Sud comme une menace permanente, tout en exigeant loyauté et convergence stratégique. La cohérence n’est pas un luxe en diplomatie ; elle est un fondement.
En Afrique, ces signaux ne sont pas neutres. Les refus de visas, les contrôles humiliants, les discours sécuritaires visant indistinctement les flux venus du Sud ont nourri un sentiment diffus mais puissant : le respect proclamé n’est pas toujours le respect pratiqué.
Dans le même temps, Marco Rubio appelle à la souveraineté occidentale, à la réindustrialisation, à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, à la réduction des dépendances. Or c’est exactement le langage que les capitales africaines adoptent désormais. Transformer localement les ressources, diversifier les partenariats, sortir de la dépendance brute, contrôler les choix sécuritaires et énergétiques : voilà la nouvelle grammaire africaine.
Pourquoi ce qui est vertueux à Washington deviendrait-il suspect à Dakar, Abuja ou Nairobi ?
Le monde n’est plus structuré autour d’un seul centre de gravité. Il y a Chine, partenaire commercial majeur et investisseur massif. Il y a Russie, active sur plusieurs théâtres sécuritaires. Il y a les BRICS, qui proposent d’autres circuits financiers et diplomatiques. Cette diversification n’est pas un caprice idéologique ; c’est une adaptation rationnelle à un système international devenu multipolaire.
Et avoir le choix transforme la dignité en levier stratégique.
L’Afrique n’est plus condamnée à l’alignement automatique. Elle peut comparer les offres, négocier les conditions, exiger du transfert de technologie plutôt que de simples contrats d’extraction, refuser des accords déséquilibrés, accepter ceux qui respectent ses priorités. Elle peut coopérer avec Washington, dialoguer avec Pékin, traiter avec Moscou, participer aux dynamiques des BRICS — sans demander la permission.
Si Marco Rubio veut des alliés forts, capables de se défendre et d’assumer leur part du fardeau, alors il devra accepter qu’ils aient une politique propre, parfois convergente, parfois différente. On ne peut pas sanctuariser la souveraineté américaine et relativiser celle des autres.
Le discours de Munich se voulait celui du réveil occidental. Très bien. Mais il doit entendre en écho un autre réveil : celui d’une Afrique qui refuse désormais d’être un terrain d’influence et qui entend devenir un acteur à part entière.
L’ère du gendarme s’achève. L’ère des partenaires souverains commence.
Et dans cette nouvelle configuration, l’Afrique ne cherche pas la confrontation. Elle cherche le respect — et la liberté de choisir.