Sans projet, pas d’opposition

Par Mamadou Sèye

Une démocratie se mesure autant à la vitalité de son opposition qu’à l’action de son gouvernement. Alexis de Tocqueville l’avait déjà pressenti : le danger d’une démocratie ne réside pas seulement dans l’absence de libertés, mais dans l’absence d’un contrepoids crédible. C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui au Sénégal. L’opposition peine à exister en tant que force structurée, cohérente et capable de proposer un projet alternatif. Elle se fragmente, s’éparpille et trop souvent, se limite à commenter l’action du pouvoir ou à se concentrer sur un seul homme, Ousmane Sonko.

Cette focalisation obsessionnelle est une erreur stratégique. Machiavel, dans Le Prince, avertissait que trop attaquer un adversaire ne fait que le renforcer. Les faits le confirment : chaque critique, chaque caricature, chaque accusation adressée à Sonko nourrit son aura et resserre les liens avec ses partisans, au lieu de les affaiblir. La critique facile, qui consiste à présenter ses partisans comme des « manipulés » ou des « foules aveugles », les solidifie paradoxalement dans leur loyauté, comme l’avait déjà souligné Frantz Fanon : nier la dignité politique d’un groupe, c’est l’amener à se regrouper autour de celui qui lui donne une voix. La récente mobilisation de la diaspora à Milan en est une illustration éclatante : une démonstration massive, transversale, où toutes les catégories sociales se sont retrouvées unies autour d’un projet politique.

Ousmane Sonko, loin d’être un phénomène du hasard, a construit sa position par un travail méthodique et patient. Il a su structurer une organisation, formuler un récit politique clair et cohérent, et transformer chaque difficulté en levier pour renforcer sa légitimité. Antonio Gramsci aurait parlé de la transformation des idées en forces matérielles, capables de s’emparer des masses. C’est ce travail d’architecture politique, de pédagogie populaire et de cohérence stratégique qui explique la solidité de sa base aujourd’hui.

L’opposition sénégalaise, quant à elle, semble manquer de cette vision. Trop d’acteurs politiques se sont installés dans la critique réactive, l’instantanéité médiatique et le commentaire ad hominem. Ils oublient que l’alternance politique ne se gagne pas par la dénégation d’un homme, mais par la construction d’un projet durable et crédible. Les grandes expériences politiques le rappellent : François Mitterrand, dans les années 1970, a patiemment reconstruit le Parti socialiste français, fédérant autour d’un programme commun une opposition cohérente qui a pu accéder au pouvoir en 1981. Au Ghana, le New Patriotic Party a su renaître et s’installer comme force d’alternance grâce à une organisation structurée et une discipline interne. En Afrique du Sud, l’ANC a transformé une lutte clandestine en projet national capable d’incarner l’avenir d’un pays entier.

Ce que le Sénégal attend aujourd’hui, ce n’est pas une opposition qui vit dans l’ombre de Sonko, qui se contente de dénoncer ou de caricaturer. Ce qu’il faut, c’est une opposition capable de :

  • proposer un récit partagé et crédible, articulant vision économique, sociale et politique ;
  • structurer ses forces sur le terrain, dans les quartiers, les villages, les universités et la diaspora ;
  • bâtir un projet socio-économique tangible, parlant à la jeunesse, aux femmes, aux travailleurs et aux catégories populaires ;
  • assurer une discipline et une cohérence internes, dépassant les querelles d’ego et les rivalités personnelles.

En résumé, l’opposition ne se construit pas dans la haine ou la critique d’un homme, mais dans la construction d’une alternative solide, crédible et inclusive. Sonko a montré le chemin non pas pour être copié servilement, mais pour rappeler une vérité intemporelle : en politique, ceux qui veulent être écoutés doivent savoir bâtir. Ceux qui suivent encore son exemple aujourd’hui le font non par conformisme, mais parce qu’ils voient une méthode, une cohérence et un projet, et non pas seulement une figure charismatique.

Si l’opposition sénégalaise ne comprend pas cette leçon, elle restera une force fragile, éphémère et spectatrice, incapable de remplir le rôle fondamental qui est le sien dans une démocratie : offrir aux citoyens une alternative crédible, structurée et capable de gouverner. La démocratie sénégalaise mérite mieux : elle mérite une opposition qui construit, propose, mobilise et incarne l’avenir, et non une opposition qui geint ou s’enferme dans la critique stérile.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *