Secrétariat général de l’ONU : le poids des dernières années

Par Mamadou Sèye

On peut tourner la question dans tous les sens diplomatiques possibles, invoquer les réseaux, les alliances, les calculs de rotation régionale, les jeux d’influence au Conseil de sécurité : le véritable verrou d’une éventuelle candidature de Macky Sall au secrétariat général de l’Organisation des Nations unies se trouve d’abord au Sénégal, dans les dernières années de son pouvoir.

Car ce ne sont pas les premières années qui posent problème. Ce n’est pas la stabilité macroéconomique, ni les grands projets d’infrastructures, ni même la présidence de l’Union africaine. Ce sont les années de crispation, celles où le climat politique s’est brutalement tendu, où la rue est devenue un champ d’affrontement, où la fracture entre pouvoir et opposition s’est transformée en ligne de faille nationale.

Il y a eu les manifestations violemment réprimées, les morts, les arrestations massives, les accusations d’instrumentalisation judiciaire, les restrictions d’Internet lors de périodes sensibles, la défiance croissante d’une partie de la jeunesse. Il y a surtout eu le débat explosif autour d’un éventuel troisième mandat, qui a plongé le pays dans une incertitude institutionnelle lourde pendant de longs mois. Même si la décision finale a été de ne pas briguer un nouveau mandat, le simple fait que la question ait pu structurer la vie politique pendant une période aussi tendue a laissé des traces profondes.

Or, le Secrétaire général de l’ONU n’est pas un technocrate international ; il est une figure morale globale. Il doit parler au nom des peuples opprimés, défendre les libertés publiques, encourager les alternances pacifiques, appeler au respect des Constitutions. Comment convaincre qu’on incarnera cette autorité éthique lorsque son propre pays a traversé une séquence de tension démocratique d’une intensité rarement atteinte depuis des décennies ?

Les grandes capitales n’ignorent rien de ces épisodes. Les rapports d’ONG, les articles de presse internationale, les communiqués diplomatiques prudents mais explicites ont circulé. Dans un processus de désignation où les cinq membres permanents du Conseil de sécurité disposent d’un droit de veto, la moindre controverse substantielle devient un argument stratégique pour bloquer une candidature. Il ne suffit pas d’avoir dirigé un Etat stable ; il faut être perçu comme ayant quitté le pouvoir dans un climat d’apaisement incontestable.

La comparaison avec Abdou Diouf, devenu Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie , est éclairante. Diouf avait perdu une élection et reconnu immédiatement sa défaite face à Abdoulaye Wade. L’alternance avait été pacifique, nette, respectée. Son image internationale était celle d’un dirigeant ayant consolidé une tradition démocratique. Même si Jacques Chirac avait soutenu activement sa candidature, Diouf avait exigé le soutien clair et assumé de son pays. Il partait avec une double légitimité : externe et interne.

Dans le cas de Macky Sall, la situation serait tout autre. Si sa candidature devait être portée initialement par le Président du Burundi, et non par une dynamique consensuelle sénégalaise, cela traduirait une fragilité de base. Une ambition internationale de cette ampleur ne peut prospérer si elle n’est pas d’abord solidement ancrée dans un consensus national. Or, le pays sort d’une période de polarisation extrême. Une partie significative de l’opinion garde le souvenir d’années perçues comme des années de durcissement.

Il faut aussi mesurer la dimension symbolique. Le Sénégal a longtemps été présenté comme un laboratoire démocratique africain : alternances pacifiques, presse dynamique, société civile vigilante. Les dernières années ont érodé cette image. Même si les institutions ont tenu, même si le pays n’a pas sombré, la perception d’une régression relative s’est installée. Et dans les arènes multilatérales, la perception est déterminante.

Une candidature au secrétariat général de l’ONU suppose une capacité à rassembler au-delà des clivages. Or, sur le plan interne, le pays demeure traversé par une mémoire vive des affrontements politiques récents. Les familles des victimes, les militants arrêtés, les jeunes mobilisés, les acteurs de la société civile : tous portent encore ce récit. Une promotion internationale pourrait être vécue par certains comme une forme de déconnexion entre la responsabilité nationale et la reconnaissance globale.

Enfin, il y a la question stratégique africaine. Le continent aspire légitimement à occuper davantage de postes clés au sein du système multilatéral. Mais pour cela, il faut des candidatures incontestables, capables de fédérer sans susciter de controverses majeures. Proposer un profil dont la fin de mandat a été associée à une crise politique intense risquerait d’affaiblir la position collective africaine plutôt que de la renforcer.

En vérité, le débat ne porte pas seulement sur une personne ; il porte sur une cohérence. Peut-on prétendre incarner l’arbitrage mondial lorsque l’on quitte le pouvoir dans un climat de confrontation interne aussi marqué ? Peut-on porter la voix des libertés à l’échelle planétaire lorsque son propre pays sort d’une période de fortes tensions sur ces mêmes libertés ?

C’est là que se situe le nœud du problème. Les alliances diplomatiques peuvent s’organiser. Les soutiens peuvent se négocier. Mais les dernières années d’un pouvoir constituent une trace indélébile dans le dossier d’un candidat. Et dans le cas de Macky Sall, ce sont précisément ces années-là qui rendent l’équation onusienne extraordinairement difficile — politiquement, moralement et stratégiquement.

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