Par Mamadou Sèye
Il faut parfois savoir nommer les choses avec rigueur pour éviter les impostures politiques. La dernière sortie de l’Alliance pour la République (APR), rejetant la réforme constitutionnelle et alertant sur une prétendue crise économique « grave », relève moins de l’analyse que de la falsification de l’histoire immédiate.
Car enfin, qui parle ?
Le parti qui s’exprime aujourd’hui est celui qui a gouverné le Sénégal pendant plus d’une décennie, sans partage, sans contre-pouvoirs effectifs, sans transparence, et qui a laissé derrière lui un pays miné par une dette dissimulée, une gouvernance budgétaire opaque, une justice instrumentalisée, une répression sanglante et des emprisonnements massifs d’opposants, d’activistes et de journalistes. A partir de ce simple constat, toute prétention à la leçon morale devient politiquement et intellectuellement irrecevable.
Affirmer que le Sénégal ne souffrirait pas d’un problème institutionnel mais uniquement d’une crise économique et sociale est une contre-vérité analytique majeure. En science politique comme en économie politique, les crises économiques durables sont presque toujours le produit de défaillances institutionnelles profondes : concentration excessive du pouvoir exécutif, affaiblissement du Parlement, mise au pas de la justice, absence de contrôle effectif des finances publiques. Or ce démantèlement progressif de l’Etat de droit porte une signature claire : celle de l’APR.
La réforme constitutionnelle aujourd’hui combattue n’est donc ni accessoire ni cosmétique. Elle vise précisément à corriger les dérives structurelles d’un système que l’APR a poussé à son point de rupture : un hyperprésidentialisme autoritaire, propice aux abus, aux règlements de comptes politiques et à la captation des ressources publiques. La rejeter sans argument sérieux revient, en réalité, à revendiquer la restauration de l’ordre ancien.
Sur le plan économique, la posture de l’APR confine à l’indécence politique. Parler aujourd’hui de crise sans assumer l’héritage laissé relève d’une inversion complète des responsabilités. Les tensions économiques actuelles sont la conséquence directe :
- d’un endettement massif et en partie dissimulé,
- de montages financiers hors contrôle démocratique,
- d’une économie artificiellement soutenue par l’emprunt,
- d’une gestion clientéliste de l’Etat assimilé à un butin de pouvoir.
Le pyromane ne peut sérieusement se présenter en pompier sans être démasqué.
Le texte de l’APR a cependant un autre trait révélateur : il nomme explicitement Ousmane Sonko, non pour débattre de ses idées, mais pour tenter de le désigner comme source du malaise national. Cette fixation n’est ni politique ni programmatique ; elle est obsessionnelle. Sonko est celui qui a mis à nu les mécanismes de prédation, démasqué les faux équilibres macroéconomiques, brisé le discours d’autosatisfaction du régime APR et surtout démontré que ce système pouvait être défait par le peuple.
L’acharnement dont il a fait l’objet, jusqu’à son empêchement injuste de se présenter à la présidentielle, n’était ni une bavure ni une dérive isolée : c’était une stratégie politique délibérée, mobilisant l’appareil judiciaire comme instrument d’élimination électorale. Ce que l’APR ne lui pardonne pas, ce n’est pas une divergence idéologique, mais d’avoir précipité leur chute en révélant la nature réelle de leur pouvoir.
Le reste du discours relève d’une mécanique bien connue : l’indignation sélective.
Silence sur les morts tombés sous leur gouvernance.
Silence sur les détentions arbitraires.
Silence sur la dette cachée.
Silence sur la dégradation continue de l’Etat de droit.
Mais une indignation soudaine et bruyante dès qu’ils se retrouvent dans l’opposition. C’est un classique des régimes autoritaires déchus : devenir légalistes une fois privés du pouvoir, après avoir méthodiquement affaibli les règles communes.
L’APR ne procède donc pas à une analyse honnête de la situation nationale. Elle tente d’en réécrire les causes pour échapper à sa responsabilité historique. Or le peuple sénégalais n’a pas la mémoire courte. Il sait d’où viennent ses maux, comment ils se sont accumulés, et pourquoi le changement était devenu non seulement souhaitable, mais nécessaire.