Sonko ou la pédagogie de la souveraineté

Par Mamadou Sèye

Il arrive, dans la vie politique d’une Nation, que certains moments dépassent le simple exercice de communication pour entrer dans le registre plus rare de la pédagogie d’Etat. La conférence de presse tenue hier par le Premier ministre Ousmane Sonko appartient à cette catégorie particulière d’événements où la politique cesse d’être un théâtre de postures pour devenir un moment d’explication collective.

Pendant de longues minutes, le chef du gouvernement sénégalais a choisi de faire quelque chose de presque inhabituel sous nos latitudes : expliquer. Expliquer les contrats, expliquer les mécanismes de la commande publique, expliquer les logiques économiques qui, depuis des années, déterminent la manière dont les ressources nationales sont engagées, dépensées ou parfois dilapidées.

Dans ce face-à-face avec la Nation, un phénomène singulier s’est produit. L’homme politique s’est effacé. Le tribun, celui qui depuis plus d’une décennie électrise les foules et bouscule les certitudes de l’ordre établi, a volontairement pris du recul. A sa place est apparu un autre personnage : le technicien scrutant les chiffres, l’administrateur décortiquant les contrats, l’homme d’Etat soucieux de démontrer, pièce par pièce, comment l’argent public peut être récupéré lorsqu’il cesse d’être livré aux facilités de la surfacturation.

Cette métamorphose mérite qu’on s’y arrête. Car pendant longtemps, les adversaires de Ousmane Sonko ont tenté de le réduire à une caricature commode : celle d’un agitateur populiste, bruyant mais incapable de gouverner. La conférence de presse du Premier ministre vient précisément contredire cette construction paresseuse. Elle révèle un dirigeant immergé dans les dossiers, maîtrisant les rouages parfois complexes de la commande publique et déterminé à transformer une promesse politique – la souveraineté économique – en mécanisme concret de gestion.

Les chiffres avancés donnent d’ailleurs le vertige. Plus de cent cinquante milliards de francs CFA auraient déjà été récupérés grâce à la renégociation de plusieurs marchés publics. Derrière cette somme colossale se dessine une réalité plus troublante encore : l’existence de marges de surfacturation qui, dans certains secteurs, pouvaient atteindre près de dix-sept pour cent du coût des infrastructures.

Dix-sept pour cent.

Ce chiffre, à lui seul, raconte une histoire entière. Une histoire silencieuse, presque invisible pour le citoyen ordinaire, mais dont les conséquences sont immenses. Car lorsque l’Etat paie dix-sept pour cent de trop pour construire une école ou équiper un hôpital, ce ne sont pas simplement des statistiques qui se déforment. Ce sont des salles de classe qui ne voient jamais le jour, des lits d’hôpitaux qui manquent aux malades, des routes qui se transforment en promesses inachevées.

La surfacturation n’est pas seulement une question comptable. Elle est une question morale.

Elle pose une interrogation fondamentale : dans quel type de République voulons-nous vivre ? Une République où la richesse collective se dilue dans les interstices d’un système opaque, ou une République où chaque franc public est considéré comme une ressource sacrée appartenant à la Nation entière ?

C’est précisément sur ce terrain que la conférence de presse du Premier ministre prend une dimension presque philosophique. Car la renégociation des contrats n’est pas seulement une opération financière. Elle constitue un acte politique majeur. Elle affirme un principe simple mais puissant : les richesses du Sénégal doivent d’abord servir les Sénégalais.

Ce principe peut paraître évident. Pourtant, dans l’histoire économique de nombreux pays africains, il a souvent été relégué au second plan. Les contrats miniers, pétroliers ou gaziers ont parfois été négociés dans des conditions où l’équilibre entre l’investisseur et l’Etat penchait dangereusement du même côté. Les investissements étrangers étaient nécessaires, mais leur architecture contractuelle laissait parfois l’impression que la Nation ne récoltait qu’une part modeste de ce que son sous-sol produisait.

C’est là que la notion de souveraineté prend toute sa signification.

La souveraineté, contrairement à ce que certains imaginent, ne consiste pas à fermer les frontières économiques ou à diaboliser les investisseurs. Elle consiste à établir des relations équilibrées. Elle consiste à affirmer que l’ouverture au capital international doit se faire dans le respect de l’intérêt national. Elle consiste enfin à rappeler que les ressources naturelles appartiennent d’abord à la communauté politique qui habite ce territoire.

A cet égard, la posture adoptée par Ousmane Sonko lors de cette conférence de presse est particulièrement révélatrice. Le Premier ministre n’a pas brandi le discours de la rupture brutale ni celui de la confrontation systématique avec les partenaires économiques. Son message était plus subtil, mais aussi plus ferme : le Sénégal respecte les engagements et accueille les investisseurs, mais il ne saurait accepter que les contrats conclus hier demeurent intouchables si leur déséquilibre est manifeste.

Autrement dit, la souveraineté économique ne signifie pas la fermeture. Elle signifie la négociation.

Ce positionnement révèle aussi une évolution importante dans la trajectoire du leader politique. Pendant longtemps, Ousmane Sonko a incarné l’opposition radicale, celle qui dénonce les dérives du système et appelle à sa transformation. Aujourd’hui, il se trouve confronté à une épreuve plus complexe : transformer cette critique en politique publique.

Dans l’histoire politique, cette transition est toujours délicate. Beaucoup d’opposants brillent dans la dénonciation mais trébuchent lorsqu’ils doivent gouverner. Le passage de la tribune à la gestion de l’Etat exige une autre forme d’intelligence : moins spectaculaire, mais infiniment plus exigeante.

La conférence de presse du Premier ministre laisse entrevoir que cette transition est en train de s’opérer.

Il serait toutefois naïf de croire que cette bataille est déjà gagnée. Les systèmes administratifs ont leurs inerties, les intérêts installés ont leurs résistances, et les réformes structurelles rencontrent toujours des obstacles. Mais une chose est certaine : en exposant publiquement les mécanismes de la surfacturation et en démontrant que des milliards peuvent être récupérés par la simple rigueur contractuelle, le gouvernement envoie un signal puissant.

Ce signal s’adresse d’abord à l’administration elle-même. Il rappelle que la gestion publique n’est pas un domaine réservé à quelques initiés mais une responsabilité collective qui engage la crédibilité de l’Etat. Il s’adresse ensuite aux partenaires économiques, invités à comprendre que le Sénégal entre dans une nouvelle phase de sa relation avec les investisseurs : une phase où la transparence et l’équité deviennent les règles du jeu.

Mais le signal le plus important s’adresse sans doute au peuple sénégalais. Car la conférence de presse du Premier ministre avait aussi une dimension pédagogique. Elle cherchait à montrer que la gestion des ressources nationales n’est pas une abstraction technocratique mais une question concrète qui concerne chaque citoyen.

Lorsqu’un contrat est mieux négocié, c’est une école qui peut être construite. Lorsqu’une surfacturation est corrigée, c’est un hôpital qui peut être équipé. Lorsqu’un marché public est assaini, c’est une route qui peut être achevée.

La souveraineté économique devient alors une réalité tangible.

Dans un pays où la politique est souvent dominée par les joutes verbales et les rivalités partisanes, voir un responsable public consacrer des heures à expliquer les mécanismes de la gestion publique relève presque de la révolution culturelle. Cette révolution n’est pas spectaculaire. Elle ne se manifeste pas par des slogans ou des démonstrations de force. Elle se manifeste par quelque chose de plus discret mais aussi de plus puissant : la volonté d’éclairer les citoyens sur la manière dont leur pays est gouverné.

Et c’est peut-être là, au fond, la véritable portée de cet épisode.

Car au-delà des chiffres et des contrats, la conférence de presse du Premier ministre marque l’émergence d’une nouvelle manière de faire de la politique : une politique qui ne se contente pas de mobiliser les passions mais qui cherche aussi à instruire la conscience collective.

Dans cette perspective, la transformation du tribun en technicien n’est pas une renonciation. Elle est une maturation.

Et si l’histoire devait retenir une image de cette séquence, ce ne serait peut-être pas celle d’un leader haranguant les foules, mais celle d’un chef de gouvernement penché sur des dossiers, expliquant patiemment comment un Etat peut récupérer les milliards qui lui appartiennent.

Oui, décidément.

Sacré Sonko.

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