UCAD : la République face au miroir de son université

Par Mamadou Sèye

Il est des scènes qu’une Nation moderne ne devrait jamais banaliser. Des étudiants dispersés par les gaz, des sirènes qui résonnent là où devraient s’élever des arguments, des forces de défense et de sécurité contraintes d’entrer dans l’enceinte même du sanctuaire du savoir. A l’Université Cheikh Anta Diop, ce qui se joue dépasse de loin une séquence de contestation : c’est le rapport de la République à son avenir qui vacille.

Depuis des années, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Retards de bourses, difficultés sociales, saturation des services, promesses qui s’empilent plus vite que les solutions. L’UCAD vit une crise structurelle, profonde, ancienne, presque installée dans le paysage. Faire semblant de la découvrir à chaque flambée serait une forme d’hypocrisie collective.

Affirmons-le avec netteté : les étudiants sont dans leur droit lorsqu’ils réclament des conditions de vie et d’étude dignes. Une bourse payée à temps, un accès organisé et humain à la restauration, une administration qui répond, ce n’est ni un privilège ni une faveur. C’est la base du contrat moral entre la Nation et ceux qui la construiront demain.

Mais l’autre versant de la vérité mérite la même franchise. A force de pousser la revendication jusqu’au point de rupture, on finit par fragiliser l’outil même que l’on prétend défendre. Quand l’année académique devient incertaine, que les infrastructures sont menacées, que la peur s’installe, la cause étudiante perd en lisibilité et en force.

Le déploiement des forces de sécurité à l’intérieur du campus restera toujours un symbole lourd. Il marque l’instant où la parole a cédé, où la médiation a échoué, où l’université n’a plus réussi à régler ses tensions par ses propres mécanismes. On peut en rechercher les responsabilités, elles sont multiples ; mais une chose est sûre : personne ne devrait s’en satisfaire.

Dans le tumulte, une tentation apparaît pourtant, sourde mais réelle : faire du campus le théâtre de batailles qui le dépassent. L’université ne peut devenir le substitut d’une opposition en panne d’imagination ou d’initiative. Elle n’est pas une rampe de lancement pour agendas importés. Les étudiants ont des urgences spécifiques ; les instrumentaliser serait leur rendre un très mauvais service.

Ce moment impose donc un sursaut de maturité à tous. A l’Etat, qui doit sortir du cycle promesses-crises-apaisements provisoires et proposer un calendrier clair, financé, contrôlable. Aux autorités universitaires, qui doivent maintenir ouverts, en permanence, des canaux de discussion crédibles. Aux étudiants enfin, dépositaires d’une tradition intellectuelle prestigieuse, qui savent mieux que quiconque que le savoir prospère dans la durée, pas dans la déflagration continue.

Car au bout du compte, il n’y a qu’une question : que voulons-nous voir triompher à l’UCAD ? Le fracas ou l’intelligence ? L’affrontement sans fin ou la construction patiente ? Chaque crise nous met face à ce choix.

Le Sénégal a besoin d’une université debout, pas d’une université à genoux. Et sauver l’UCAD, aujourd’hui, c’est peut-être d’abord accepter de la protéger de nous-mêmes.

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