Une coalition en quête d’elle-même : entre improvisation, fragilités internes et absence de vision

Par Mamadou Sèye

Depuis deux semaines, la coalition récemment installée autour du Président Bassirou Diomaye Faye tente de se structurer. Le message adressé par la coordinatrice, Aminata Touré, aux membres de cette coalition, se veut rassurant. Il présente l’image d’un chantier qui avancerait « sûrement ». Mais, à la lecture attentive du document, ce qui domine n’est pas la cohésion, mais l’incertitude. Non pas une incertitude circonstancielle, mais une incertitude structurelle, révélatrice d’un regroupement politique encore incapable de définir son identité, sa place, sa mission et, surtout, sa capacité à servir réellement le Président qu’il prétend accompagner.

Cette note, loin de solidifier la coalition, l’expose. Elle montre que la machine démarre avec des pièces mal ajustées, un moteur hésitant et une direction encore introuvable. Elle dit, sans le vouloir, l’essentiel : cette coalition n’est pas encore un corps organisé, mais un ensemble dispersé, qui cherche sa cohérence sans l’approcher, comme si elle avait été projetée dans l’espace public avant même que son squelette ne soit formé.

Le premier signe inquiétant réside dans l’état de ses effectifs. Deux semaines après le démarrage officiel, la coalition n’est pas en mesure de dire qui en fait réellement partie. Elle avance le chiffre de 216 lettres d’engagement, mais reconnaît que le travail de vérification est toujours en cours. Cela signifie qu’on ne sait pas qui est dedans, qui est dehors, qui est actif, qui est passif. Une coalition qui ne parvient pas à dresser sa propre liste de membres affiche d’emblée une faillite organisationnelle. Un regroupement politique, pour exister, doit commencer par se compter. Ce n’est pas un détail ; c’est la base même de toute structure politique sérieuse.

L’impression d’improvisation s’accentue lorsqu’on lit la description des groupes créés — Communication, Digital, Femmes, Maires, etc. Ils sont déclarés « TEMPORAIRES ». Ils ne sont pas officiels, pas validés, pas stabilisés. Ils existent par nécessité immédiate, pas par cohérence institutionnelle. Ils ne sont que des zones d’attente en attendant que le Président tranche. Cela crée une coalition en apesanteur, où tout le monde travaille, mais personne ne sait si ce travail sera validé, conservé, refondu ou abandonné. Une coalition qui fonctionne sur des bases provisoires finit toujours par produire des résultats provisoires.

Cette absence de structure claire se double d’une absence totale de leadership défini. La coordinatrice insiste : « Il n’y a pour l’instant aucune nomination ». L’expression est lourde. Pas de responsables, pas de hiérarchie, pas de référents identifiés. Une coalition sans responsables est comme un navire sans capitaine secondaire : le Président ne peut en être l’unique boussole. Il est à la tête de l’Etat, non d’une organisation partisane. Le principe de « rotation » évoqué comme solution possible aggrave l’impression d’instabilité. La rotation ne stabilise rien ; elle entretient la fluidité, l’indécision et l’absence de responsabilisation.

A cela s’ajoute une mission politique qui semble réduite à un seul rôle : la défense du Président. Les points consacrés à la communication et au digital sont révélateurs. Les membres sont invités à « défendre le Président de notre Coalition », à occuper les médias avec des « messages-clés » définis collectivement, à s’investir sur les réseaux sociaux pour renforcer cette défense. On retrouve là une coalition réduite à une fonction défensive, alors qu’un regroupement de cette nature devrait avoir une ambition beaucoup plus vaste : proposer un cadre idéologique, porter des idées fortes, structurer la base militante, coordonner des forces diverses, incarner un projet politique. En réduisant la coalition à un simple bouclier, on la prive de substance. On la condamne à la réaction, jamais à l’action. Une coalition qui ne pense pas devient une coalition qui subit.

L’un des passages les plus révélateurs de la note est celui qui évoque des fuites vers la presse. Le problème n’est pas tant que des messages internes se retrouvent dans les médias — cela arrive dans toutes les formations — mais que cela arrive dès les premiers jours d’existence. Cela traduit une absence de confiance interne, des rivalités déjà vives, et surtout un manque d’adhésion réelle au fonctionnement proposé. Une coalition solide protège ses débats internes. Une coalition fragile les laisse filer. Le fait que la coordinatrice en parle dès maintenant montre que les lignes ne sont pas seulement poreuses : elles sont ouvertes.

Plus loin, la note évoque « de nombreuses adhésions venant de divers secteurs sociaux ». Mais aucune donnée ne vient étayer cette affirmation. Aucun tableau, aucune liste, aucune indication minimale. On annonce, mais on ne démontre pas. On promet de « faire le point précis », ce qui revient à confirmer que, pour l’instant, on ne sait pas mesurer ce dont on se targue. Là encore, l’improvisation domine. Une adhésion politique n’est réelle que lorsqu’elle est quantifiée, vérifiée, consolidée.

Il existe un enjeu institutionnel essentiel que ce document laisse entrevoir sans le dire : si le Président de la République doit intervenir personnellement pour trancher des nominations, valider des commissions, arbitrer des organigrammes ou pacifier des tensions internes au sein d’une coalition encore instable, il prend le risque d’être détourné de ses responsabilités régaliennes. Un Chef de l’Etat ne peut pas être simultanément l’arbitre administratif d’un regroupement politique en construction. La confusion des rôles menace toujours la qualité de la gouvernance. Le Président Bassirou Diomaye Faye a d’ailleurs rappelé lui-même qu’il demeure membre du PASTEF, la formation politique qui l’a porté au pouvoir et qui dispose déjà d’une structure solide, éprouvée, disciplinée et organisée. Il est alors plus cohérent, pour la stabilité institutionnelle comme pour l’efficacité politique, que son ancrage naturel reste dans un parti structuré plutôt que dans une coalition qui cherche encore sa forme, ses limites et son fonctionnement interne. Une coalition encore indéfinie ne peut pas devenir le centre de gravité politique d’un Président en exercice sans créer une surcharge inutile, voire un risque de dispersion. Le pays a besoin d’un Président concentré sur l’Etat, pas sur la gestion quotidienne d’une entité politique en apprentissage.

Toutes ces fragilités ne signifient pas que cette coalition est condamnée. Mais elles montrent qu’elle démarre sur des bases hésitantes. Une structure politique lancée dans un contexte où les attentes sont immenses ne peut se permettre de se chercher trop longtemps. Elle doit être efficace dès le départ, lisible dès le début, disciplinée dès l’origine. Les textes internes devraient rassurer. Celui-ci inquiète. Les coalitions fortes se caractérisent par la maîtrise, la cohérence, l’organisation. Ici, c’est la fluidité, le provisoire et l’incertitude qui dominent. Or, le pays a besoin de clarté et de stabilité, pas d’une coalition jetée dans l’arène sans préparation. Une coalition capable d’accompagner le Président doit d’abord savoir s’accompagner elle-même : avec rigueur, intelligence, cohésion et vision, loin de l’improvisation soulignée par ce premier document interne.


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