Université sous tension : la ligne rouge

Par Mamadou Sèye

Ce qui s’est joué avant-hier à l’université dépasse de loin la chronique habituelle des tensions académiques, des retards de bourses ou des frustrations liées aux œuvres sociales. Une ligne rouge a été franchie. Un étudiant est mort. Et dans le même espace où l’on est censé fabriquer du savoir, préparer l’avenir et former des élites, on a vu apparaître des grenades lacrymogènes détenues par des civils et des cocktails Molotov prêts à l’emploi. Il faut mesurer le vertige que cela provoque. Depuis des décennies, l’université sénégalaise est un lieu de contestation. Elle a toujours été politique, vibrante, parfois bouillonnante. Les générations s’y sont construites dans le débat, la confrontation d’idées, l’engagement syndical. Beaucoup de responsables publics d’aujourd’hui, dans tous les camps, sont passés par ces amphithéâtres agités. La tradition est connue, presque constitutive de notre histoire démocratique. Mais jamais cette tradition n’a signifié la militarisation du campus. Quand des armes de fortune circulent, quand des engins incendiaires sont préparés, on quitte le terrain de la revendication pour entrer dans celui de l’affrontement. Et dans ce basculement, ce sont d’abord les étudiants eux-mêmes qui deviennent les premières victimes. La mort d’un jeune nous le rappelle avec une brutalité insoutenable. Le point de presse conjoint de plusieurs ministres hier n’est pas anodin. Il dit la gravité du moment. Il dit que l’Etat considère que ce qui s’est produit n’est pas un incident parmi d’autres mais un choc national. Il dit aussi qu’une question fondamentale est désormais posée : qui a intérêt à ce que l’université brûle ? Car il faut avoir le courage de le dire sans détour. Les difficultés sociales existent. Elles sont réelles. Elles doivent être entendues. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer la présence de matériels qui relèvent d’une préparation quasi insurrectionnelle. On peut être étudiant en colère. On peut être syndicaliste déterminé. On peut dénoncer l’administration, le gouvernement, le système. Tout cela appartient à la vie démocratique. Mais venir avec des cocktails Molotov n’est plus un message, c’est une stratégie. Et une stratégie suppose des têtes, des relais, des calculs. L’université ne peut pas devenir la base arrière d’acteurs politiques en quête de rapport de force. Elle ne peut pas servir de laboratoire au chaos. Elle ne peut pas être transformée en théâtre où l’on espère provoquer le drame de trop pour en tirer dividendes, images, récits et positions. Cela ne préjuge de rien, et l’enquête devra établir les responsabilités avec rigueur. Personne ne doit être condamné sur la place publique. La vérité judiciaire est indispensable. Mais la naïveté serait tout aussi coupable que la précipitation. Ce que les Sénégalais ont vu hier, ce sont des scènes qui ressemblent davantage à une guérilla urbaine qu’à une mobilisation universitaire. Et au bout de cette logique, il y a toujours la même issue : des blessés, des familles en deuil, des trajectoires brisées, et une Nation qui doute d’elle-même. La priorité absolue doit donc être double. D’une part, faire toute la lumière sur les circonstances exactes de la mort de l’étudiant. Sans complaisance, sans protection pour quiconque, sans instrumentalisation non plus. La confiance du pays dans ses institutions se joue là. D’autre part, arracher l’université à la tentation de la violence organisée. Cela suppose du dialogue, des réponses rapides sur les questions sociales, mais aussi une fermeté claire vis-à-vis de ceux qui importent sur le campus des méthodes qui n’y ont rien à faire. On ne rendra pas hommage à la mémoire du disparu en transformant sa mort en carburant politique. On l’honorera en veillant à ce que plus jamais un étudiant ne tombe dans une bataille qui n’aurait jamais dû exister. Le Sénégal a besoin d’universités fortes, critiques, exigeantes. Pas de citadelles de confrontation permanente. L’avenir du pays se prépare dans les amphithéâtres, pas dans les flammes.

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