63 comptes dans l’ombre : quand l’Etat trahit la Nation

Par Mamadou Sèye

Il y a des vérités qui frappent comme des coups de massue. Le Sénégal en vit une aujourd’hui. Le pays, déjà meurtri par la révélation de sa dette cachée, se réveille avec une autre plaie béante : soixante-trois comptes bancaires parallèles, ouverts en catimini dans près d’une vingtaine de banques, échappant à tout contrôle budgétaire, à toute légalité, à toute décence.

Oui, nous avons parlé de dette cachée. Nous avons accepté, la gorge serrée, d’entendre que notre pays vivait à crédit, qu’il avait maquillé ses finances, que la vérité devait éclater. Nous avons même accepté d’être humiliés devant le monde entier lorsque les agences de notation ont rétrogradé le Sénégal. Nous avons entendu les promesses d’austérité, les appels au sacrifice, la rengaine des caisses vides.

Mais aujourd’hui, c’est autre chose. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement une question de chiffres, mais de trahison. Car ce n’est pas seulement un écart comptable. C’est une organisation clandestine, une duplicité institutionnelle, un mensonge d’Etat. Comment un pays peut-il, dans le même souffle, tendre la main au FMI en mendiant un copeck, et dissimuler soixante-trois tiroirs secrets dans ses banques nationales ? Ce qui a été découvert par la DIC, sur saisine de la Cour des comptes, est un crime contre la confiance publique. Et sans confiance, il n’y a plus de République.

Il ne s’agit pas d’un simple abus. C’est un système. BGFI, NSIA, Ecobank, Banque Atlantique, BOA, BIS, CBAO, Bridge Bank, UBA, Orabank, BRM, BNDE… la liste est longue. Vingt banques impliquées. Certaines avec huit comptes, d’autres avec sept, six, cinq… Une véritable toile d’araignée bancaire où l’argent public circulait loin des radars de l’Etat.

Que l’on se comprenne : chaque compte ouvert sans autorisation légale est une brèche dans la République. Chaque transaction effectuée dans l’opacité est une gifle pour le peuple. Chaque signature posée pour activer ces comptes est une complicité contre la Nation.

Et pendant ce temps, dehors, des pères de famille rentrent les poches vides, des mères veillent au chevet d’enfants sans médicaments, des étudiants se battent dans les amphis pour une bourse de misère, des jeunes risquent leur vie dans l’Atlantique parce que le pays n’offre aucun avenir. Voilà le contraste. Voilà l’injustice. Voilà pourquoi ce scandale dépasse tout ce que le Sénégal a connu depuis son indépendance.

Ne nous voilons pas la face : les Sénégalais sont fatigués. Ils ont tout supporté. Les mensonges politiques, les promesses non tenues, les scandales qui passent comme des orages d’été. Mais celui-ci est de trop. Car les populations comprennent désormais que leur souffrance n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un pillage organisé, maquillé derrière des institutions respectables. Et dans ce contexte, les autorités doivent savoir une chose : le peuple n’acceptera plus d’être humilié. Il ne supportera pas que ce scandale se termine par des discours lénifiants, des enquêtes interminables et, au bout du compte, l’impunité.

L’heure n’est plus aux demi-mesures. Ce n’est pas seulement quelques directeurs de banque qu’il faut auditionner. Ce n’est pas seulement Aminata Faye Seck, DG de la Banque islamique du Sénégal, qu’il faut interroger. C’est tout le système qu’il faut mettre à nu. Qui a donné l’ordre d’ouvrir ces comptes ? Qui en avait la signature ? Qui a bénéficié des flux qui y ont transité ? Quelles complicités politiques, administratives, technocratiques, ont permis ce crime ? Tant que ces questions n’auront pas de réponses claires, la République sera sous suspicion. Et si la justice n’ose pas aller jusqu’au bout, alors c’est la Nation elle-même qui se désintégrera. Car il n’y a pas de contrat social possible dans un pays où l’argent public est géré comme une caisse noire, dans le mépris le plus total des lois et du peuple.

Nous sommes à la croisée des chemins. Soit ce scandale devient le point de départ d’une refondation morale et institutionnelle. Soit il achève de briser le pacte fragile qui liait encore les citoyens à leurs dirigeants. Les Sénégalais ont déjà pardonné beaucoup. Mais ils ne pardonneront pas la duplicité. Ils ne pardonneront pas que, pendant qu’on leur demandait de se serrer la ceinture, d’accepter la cherté de la vie, d’attendre les miettes d’un FMI qui tarde à signer un chèque, des comptes occultes soient alimentés dans l’ombre.

Il faut que la lumière jaillisse. Toute la lumière. Et il faut que ceux qui ont trahi paient, non pas symboliquement, mais réellement. Car sans justice, le Sénégal basculera dans le désespoir. Et le désespoir d’un peuple est une arme que nul dirigeant ne peut contrôler.

Ce texte n’est pas seulement un éditorial. C’est un cri. Le cri d’un pays qui a trop souffert des arrangements, des secrets, des compromissions. Un cri pour dire : ça suffit ! L’histoire retiendra ce scandale comme l’un des plus grands affronts faits à la Nation sénégalaise. Mais l’histoire retiendra aussi ce que nous aurons fait de cette vérité : aurons-nous fermé les yeux une fois de plus, ou aurons-nous eu le courage de purifier la République ? Il appartient aux autorités, ici et maintenant, de choisir.


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