La capture d’un homme ne fait pas une transition

Par Mamadou Sèye

Il y a, dans la volonté américaine de diriger quasiment la transition vénézuélienne après la capture de Nicolás Maduro, une vieille illusion impériale qui refait surface : celle qui consiste à confondre neutralisation d’un dirigeant et maîtrise d’un pays. L’histoire récente a pourtant montré, avec une constance implacable, que la chute d’un homme ne règle jamais la question du pouvoir, et encore moins celle de la souveraineté.

Car le Venezuela n’est pas un espace vide, ni un simple gisement de pétrole en attente de réallocation géopolitique. C’est un Etat avec ses structures, une société traversée de contradictions, une armée, des appareils administratifs, des loyautés multiples. Penser qu’une transition peut être pilotée depuis l’extérieur, fût-ce sous couvert de “stabilisation”, relève d’une confusion grave entre puissance et légitimité.

La légitimité ne se décrète pas. Elle ne se transfère pas par communiqué. Elle ne s’impose pas par la force. Elle se construit dans un rapport organique entre un peuple et ses institutions, même lorsqu’il est conflictuel, imparfait, chaotique. Toute transition perçue comme imposée, orientée ou téléguidée sera immédiatement frappée d’un déficit originel de crédibilité.

Le pétrole, évidemment, est au cœur de l’équation. Il l’a toujours été. Derrière les discours sur la démocratie et la justice, les hydrocarbures demeurent un levier central de la puissance américaine, et le Venezuela représente un enjeu énergétique stratégique majeur. Faire semblant de l’ignorer, c’est prendre les peuples pour ce qu’ils ne sont plus : naïfs. Dans le Sud global, chacun sait reconnaître une transition sous tutelle quand il en voit une.

Mais même l’hyperpuissance ne décide plus seule. Le monde n’est plus unipolaire, et cette réalité s’impose avec une brutalité croissante à Washington. Même affaiblie, décriée, contournée, l’ONU reste un marqueur de légitimité internationale. On peut la marginaliser, mais on ne peut durablement gouverner contre l’idée même de communauté internationale sans en payer le prix politique.

Dans ce jeu complexe, la Chine apparaît comme l’acteur clé. Pékin n’acceptera pas que ses intérêts stratégiques, énergétiques et financiers au Venezuela soient sacrifiés sur l’autel d’une transition américanisée. Non par idéologie, mais par matérialisme politique. La Chine raisonne en termes de continuité d’Etat, de stabilité et de respect des engagements, là où l’Occident privilégie souvent la rupture spectaculaire. Son refus de reconnaître un processus biaisé suffit à en fragiliser durablement la portée.

La Russie, de son côté, n’a pas besoin d’intervenir militairement pour peser. Il lui suffit de dénoncer, de bloquer, de rappeler sans relâche le principe de souveraineté. Empêcher la pleine légitimation d’une transition, c’est déjà la rendre bancale.

C’est ici que le paradoxe se retourne. En cherchant à diriger la transition vénézuélienne, les Etats-Unis s’exposent moins à une crise extérieure qu’à une crise interne de crédibilité. Crise du leadership moral, crise de cohérence stratégique, crise de l’ordre international qu’ils prétendent incarner. Plus Washington impose, plus il alimente la défiance du Sud global. Plus il parle de droit, plus il révèle son usage sélectif des règles.

En réalité, ce sont les Etats-Unis qui sont en passe de subir une crise profonde, non pas militaire, mais systémique. Une crise d’un ordre mondial qui ne parvient plus à masquer sa nature asymétrique, ni à imposer ses transitions comme allant de soi. Capturer un adversaire peut produire un choc médiatique, mais cela ne reconstruit ni un Etat ni une légitimité.

L’histoire, là encore, est têtue. On peut gagner une bataille, sans jamais gagner le peuple. Et dans un monde désormais multipolaire, aucune transition majeure ne peut être durable si elle est vécue comme la victoire d’un camp sur le droit, plutôt que comme l’expression, même conflictuelle, d’une souveraineté retrouvée.


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