Dette cachée, misreporting et responsabilité internationale : comment le Sénégal a été enfermé dans une mécanique d’opacité validée de l’extérieur

Par Mamadou Sèye

Economiste international, ancien haut responsable de la Banque mondiale et analyste indépendant de la dette souveraine, John McIntire a récemment publié un texte de référence sur la situation financière du Sénégal et sur le rôle des institutions de Bretton Woods. Ce document s’inscrit dans un débat sénégalais ouvert par les nouvelles autorités après l’alternance, marqué par le déni de l’ancien régime, puis par la reconnaissance d’un misreporting par le FMI. En le replaçant dans son contexte politique, institutionnel et historique, il devient possible d’en mesurer toute la portée.

Le débat sur la dette dite « cachée » au Sénégal ne naît ni dans les bureaux du FMI ni dans ceux de la Banque mondiale. Il est porté publiquement par les nouvelles autorités, principalement par Ousmane Sonko, qui évoquent l’existence d’engagements financiers majeurs non pleinement reflétés dans les comptes officiels hérités du régime de Macky Sall. Cette déclaration rompt avec des années de communication rassurante sur la soutenabilité de la dette et déclenche une séquence politique tendue.

La réaction de l’ancien Président est sans ambiguïté : un déni total. Macky Sall récuse l’existence de toute dette cachée, dénonçant une manœuvre politique dangereuse pour la crédibilité internationale du pays. A ce stade, le débat est frontalement politique, opposant une exigence de transparence à une défense de l’ordre comptable établi.

Dans un premier temps, les institutions financières internationales restent silencieuses, ou se réfugient dans des formulations prudentes. Puis, progressivement, le FMI finit par reconnaître l’existence d’un misreporting, c’est-à-dire une transmission erronée ou incomplète d’informations relatives à la dette publique. Cette reconnaissance est capitale : elle invalide le déni absolu et confirme que la controverse repose sur des éléments factuels.

C’est après cette admission que Doyle intervient dans le débat, en mettant en lumière les mécanismes de dissimulation, les engagements hors budget et les fragilités profondes de la trajectoire d’endettement du Sénégal. Son analyse ouvre une brèche : la dette n’est pas seulement mal communiquée, elle est structurellement mal encadrée.

Le texte de John McIntire vient alors franchir un seuil supplémentaire. Il ne se contente pas de constater les dérives ; il interroge la responsabilité directe du FMI, de la Banque mondiale et du Club de Paris. Son propos est clair : ces institutions ne peuvent pas se présenter comme de simples victimes d’un manque d’information. Elles disposent des outils, de l’accès aux données, des missions de supervision et d’un statut de créancier privilégié. Avec ce privilège vient une obligation de vigilance renforcée.

McIntire insiste sur un point fondamental : tant que le service de la dette est assuré et que les indicateurs agrégés restent acceptables, les signaux d’alerte sont volontairement sous-estimés. Le misreporting devient alors non pas une anomalie, mais un mode de fonctionnement toléré.

L’un des aspects les plus révélateurs de cette mécanique est l’utilisation massive de la dette dite cachée pour financer des projets emblématiques, au premier rang desquels figure la Maison dite des Nations Unies. Ce projet a englouti une part significative des engagements aujourd’hui révélés comme hors budget. Or, selon plusieurs sources concordantes, le montage financier de cette opération aurait été proposé par un ancien représentant de la Banque mondiale au Sénégal, Madani Tall.

Ce point est politiquement explosif. Il révèle un phénomène bien connu mais rarement documenté : le passage d’anciens fonctionnaires internationaux du rôle de régulateur à celui d’opérateur privé, utilisant leur connaissance intime des failles institutionnelles — souvent construites ou tolérées durant leur passage dans ces institutions — pour structurer des montages financiers profitables. Ces opérations ne peuvent prospérer sans la complicité active des autorités nationales, qui valident, garantissent et couvrent ces engagements.

Le cas de la Maison des Nations Unies ne serait pas isolé. Il s’ajoute à celui des marchés liés aux sphères ministérielles, attribués à la société ENVOL, créée moins d’un an avant l’obtention de contrats publics d’envergure. Là encore, les montages interrogent. Là encore, ils soulignent la porosité entre expertise internationale, réseaux nationaux et captation de la commande publique.

Dans ces opérations, Madani Tall aurait agi en parfaite collaboration avec l’ancienne directrice générale de l’APIX, Aminata Niane, structure clé dans la validation et la facilitation de grands projets. Ce faisceau d’éléments dessine une réalité troublante : d’anciens acteurs des institutions financières internationales, loin d’être extérieurs aux dérives, en deviennent parfois des bénéficiaires indirects, en exploitant les failles qu’ils ont contribué à installer ou à banaliser.

C’est ici que l’analyse de McIntire prend toute sa force. La dette cachée du Sénégal n’est pas seulement le produit d’un régime national défaillant. Elle est le résultat d’un système international de financement qui tolère l’opacité, valide des montages contestables et ferme les yeux tant que les équilibres apparents sont préservés. Le Club de Paris, dans ce dispositif, agit moins comme un arbitre que comme un cartel de créanciers, prioritairement soucieux de sécuriser ses intérêts.

Dès lors, la question centrale n’est plus seulement celle de la transparence, mais celle de la reddition des comptes. Elle doit être globale. Les responsabilités de l’ancien régime doivent être établies. Mais le FMI, la Banque mondiale et le Club de Paris doivent également répondre de leurs actes, de leurs silences et de leurs validations successives.

Doyle a ouvert le chantier technique. McIntire lui donne une profondeur politique et systémique. Ensemble, ils rappellent une vérité que l’on tente souvent d’éviter : la dette n’est jamais neutre, et l’impunité institutionnelle est l’un de ses moteurs essentiels.


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