Par Mamadou Sèye
Il y a des jours où un pays se réveille normalement, et d’autres où il se lève avec une boule au ventre sans trop savoir pourquoi. Ce dimanche n’est pas un jour ordinaire. Ce n’est pas seulement une finale de football, c’est un rendez-vous avec les nerfs, avec l’attente, avec cette tension sourde qui s’installe dès le matin et ne vous lâche plus jusqu’au coup de sifflet final. Le Sénégal joue une finale de CAN contre le pays organisateur, le Maroc, et tout le monde le sait : le stress a déjà gagné le match avant même qu’il ne commence.
Depuis quelques jours, on le voit partout. Dans les bureaux où la productivité chute mystérieusement. Dans les maisons où les discussions tournent en boucle autour de la composition d’équipe. Dans les marchés où même les vendeuses de tomates se muent en sélectionneuses nationales. Le pays est nerveux, et cette nervosité a quelque chose de presque tendre. Elle dit l’attachement. Elle dit l’espoir. Elle dit aussi la peur.
Car il faut bien le reconnaître : une finale, ça fait plus peur que ça ne réjouit. On ne rêve plus seulement de gagner, on redoute surtout de perdre. On calcule. On se méfie. On scrute l’arbitre avant même de connaître son nom. On soupçonne la VAR. On parle du public marocain, du stade, de la pression, du “pays organisateur”, comme si tout cela formait une entité mystérieuse prête à conspirer contre nos « Lions ». Le stress, ici, est un mécanisme de défense.
La veille du match, le sommeil devient compliqué. Certains s’endorment avec des scénarios catastrophes. D’autres se réveillent à 3 heures du matin pour vérifier une information déjà lue dix fois. Même les plus détachés prétendent ne pas y penser, tout en y pensant constamment. Les téléphones chauffent. Les groupes WhatsApp deviennent des arènes. Chacun a son avis, son intuition, son pressentiment. Et bien sûr, personne n’a jamais tort avant le match.
Ce stress est aussi religieux, parfois malgré nous. On voit des prières improvisées, des promesses silencieuses, des “Inchallah” glissés dans des conversations pourtant très tactiques. Le football a ce pouvoir étrange de réconcilier le rationnel et l’irrationnel. On analyse les statistiques, puis on touche du bois. On parle pressing et transition rapide, puis on invoque la baraka. Tout cohabite, sans complexe.
Ce dimanche, le Sénégal ne sera pas seulement devant un écran. Il sera suspendu à chaque ballon, à chaque duel, à chaque décision arbitrale. Les cœurs s’emballeront à la 3ᵉ minute comme à la 87ᵉ. Les mains moites, les voix cassées, les silences lourds après une occasion ratée. Le stress est collectif, presque synchronisé. Un même soupir peut traverser le pays entier.
Et puis il y a cette dimension particulière : jouer contre le pays organisateur. Cela ajoute une couche invisible mais bien réelle. Le public acquis à la cause adverse. L’impression que tout est un peu plus compliqué. Que rien ne sera donné. Que chaque victoire devra être arrachée. Cela renforce la tension, mais aussi la détermination. Les « Lions » le savent. Le public le sent.
Ce stress n’est pas négatif. Il est le revers de l’amour. On ne stresse que pour ce qui compte vraiment. Personne ne perd le sommeil pour un match sans enjeu. Mais une finale de CAN, surtout quand on est tenant d’un statut, d’une fierté, d’une histoire récente glorieuse, ça engage bien plus que 90 minutes. Ça touche à l’orgueil, à la mémoire, à ce sentiment rare d’unité nationale.
Ce dimanche, chacun jouera sa petite finale personnelle. Le père qui n’ose pas parler pendant le match. La mère qui fait semblant de ne pas regarder mais connaît le score à la seconde près. Le jeune qui tweete nerveusement à chaque action. Le stress devient une langue commune, comprise par tous, partagée par tous.
Et au fond, c’est peut-être ça la beauté de ces moments. Cette tension qui nous rappelle que, malgré tout, le football reste l’un des rares espaces où un pays entier bat au même rythme. Où le stress n’est pas un fardeau individuel, mais une émotion collective. Où l’on souffre ensemble, espère ensemble, crie ensemble.
Aujourd’hui, le Sénégal sera stressé. Profondément. Totalement. Mais il sera surtout ensemble. Et rien que pour cela, cette finale est déjà un événement national.