Mémoire politique et vérité de la désignation

Par Mamadou Sèye

La politique se nourrit de mémoire. Les peuples oublient parfois des promesses, parfois des discours, mais ils oublient rarement les circonstances exactes d’une victoire historique.

C’est pourquoi l’intervention récente du Président Bassirou Diomaye Faye lors de l’assemblée générale de la Coalition Diomaye Président n’est pas passée inaperçue.

Devant les militants de cette coalition, le chef de l’Etat a tenté d’expliquer les ressorts de son élection, évoquant notamment un épisode administratif devenu soudain central dans son récit : un récépissé qui aurait, selon lui, contribué à créer les conditions de sa candidature et, partant, de sa victoire.

L’explication a surpris. Non pas parce que les contingences administratives sont inexistantes en politique — elles font partie du décor institutionnel — mais parce qu’elle a semblé minorer un élément que la mémoire collective sénégalaise considère comme déterminant.

Cet élément porte un nom : la désignation.

Car dans la conscience populaire, l’élection de 2024 n’est pas d’abord le produit d’un document administratif ou d’une formalité procédurale. Elle est d’abord l’aboutissement d’une décision politique majeure prise dans un contexte de tensions extrêmes.

Cette décision, chacun s’en souvient, a été prise par Ousmane Sonko.

Empêché de se présenter lui-même à l’élection présidentielle, Sonko a alors posé un acte politique décisif : désigner Bassirou Diomaye Faye comme candidat.

Cette désignation n’était pas anodine. Elle intervenait dans un moment où plusieurs options étaient possibles, plusieurs figures pouvaient être envisagées, plusieurs chemins restaient ouverts.

Mais c’est sur Diomaye que le choix s’est porté.

Et ce choix a immédiatement été compris par une grande partie de l’électorat comme un passage de relais politique.

Dans l’histoire politique, la désignation a toujours été un moment crucial. Elle est l’instant où une figure politique transfère symboliquement une légitimité à une autre.

Et dans le cas présent, il est difficile de contester que le peuple sénégalais a largement suivi cette désignation.

C’est pourquoi les premières déclarations de Bassirou Diomaye Faye après son élection avaient été saluées. Le nouveau chef de l’Etat avait alors reconnu sans ambiguïté le rôle déterminant de Sonko dans la dynamique de l’alternance.

Cette reconnaissance avait été perçue comme un geste de lucidité politique et de fidélité à la vérité des faits.

Les propos récents ont donc suscité un malaise perceptible dans une partie de l’opinion. Non pas parce que les sénégalais ignorent la complexité d’un processus électoral. Mais parce qu’ils savent distinguer les circonstances administratives des décisions politiques fondatrices.

Or la décision fondatrice de cette séquence reste, pour beaucoup, la même : la désignation de Diomaye par Sonko.

Cela ne retire rien à la légitimité institutionnelle du Président de la République. Une élection est consacrée par les urnes et par les institutions de la République.

Mais l’histoire politique d’une victoire ne se limite jamais à l’acte électoral lui-même. Elle inclut aussi les dynamiques politiques et les décisions stratégiques qui l’ont rendue possible.

Et dans le cas de 2024, la mémoire collective semble avoir déjà tranché.

Elle sait que cette victoire s’inscrit dans une longue séquence politique marquée par les confrontations entre le régime de Macky Sall et l’opposition incarnée par Ousmane Sonko.

Elle sait aussi qu’au moment décisif, une désignation a eu lieu.

Et que cette désignation a été suivie par une grande partie du peuple sénégalais.

Dans la politique comme dans l’histoire, certaines vérités s’imposent avec le temps.

Car les peuples, au fond, n’oublient jamais vraiment les gestes fondateurs.

Et dans la séquence politique de 2024, l’un de ces gestes restera, pour longtemps encore, celui de la désignation.

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