Mbour ou la démonstration ratée d’un affranchissement politique

Par Mamadou Sèye

Le meeting organisé ce week-end à Mbour par la coalition présidentielle devait être un moment fondateur. Officiellement, il s’agissait d’une rentrée politique. En réalité, le rendez-vous avait une portée beaucoup plus profonde : tester la capacité du Président Bassirou Diomaye Faye à exister politiquement par lui-même, en dehors de l’ombre portée de Ousmane Sonko et de la machine militante de PASTEF.

C’était donc bien plus qu’un meeting. C’était une tentative de démonstration d’autonomie politique. Une manière de montrer qu’autour du Président pouvait se structurer un autre pôle de fidélité, un autre centre de gravité, une autre dynamique populaire. Le problème, c’est que le stade a livré un verdict extrêmement sévère.

L’absence même du Président a donné le ton. Alors que sa présence avait été fortement annoncée et entretenue dans la communication des organisateurs, il ne s’est finalement pas déplacé. Une vidéo a été diffusée pour suppléer cette absence. Mais cette séquence, qui devait maintenir le lien avec les militants, s’est transformée en symbole politique désastreux : les images montrant un stade presque vide pendant la diffusion du message présidentiel ont immédiatement envahi les réseaux sociaux.

En politique moderne, les images tuent parfois plus vite que les discours. Et celles venues de Mbour ont installé une perception difficile à corriger : celle d’une mobilisation artificielle, sans ferveur réelle et incapable de reproduire l’énergie populaire qui avait porté le projet politique au pouvoir.

Le plus délicat pour les organisateurs, c’est que cette rencontre devait précisément servir à prouver le contraire. Depuis plusieurs semaines, l’espace politique sénégalais bruisse d’interrogations sur les rapports réels entre Diomaye et Sonko, sur l’existence de lignes différentes au sein du pouvoir et sur la possibilité d’une affirmation progressive d’une identité politique propre au Président de la République. Le meeting de Mbour devait répondre à ces interrogations par une démonstration de masse. Or, au lieu de fermer le débat, il l’a relancé avec encore plus de brutalité.

L’échec est d’autant plus visible qu’il engage directement plusieurs personnalités qui avaient misé politiquement sur cette opération. Aminata Touré, Serigne Guèye Diop, Abdourahmane Diouf et Abdoulaye Tine apparaissaient comme les principales figures de cette entreprise de structuration d’un espace politique davantage centré sur Diomaye. Ce week-end, ils ont surtout découvert les limites actuelles de cette stratégie.

Car le meeting a également remis au goût du jour des pratiques que le nouveau pouvoir avait pourtant fortement dénoncées lorsqu’il était dans l’opposition. Les récits de transports de militants d’une région à une autre, les plaintes sur la distribution des repas, les frustrations logistiques, les complaintes liées à l’argent distribué ou attendu ont rapidement circulé. Tout cela a ravivé dans l’opinion l’image des anciennes mobilisations politiques construites davantage sur la logistique et les moyens financiers que sur l’adhésion spontanée.

Or, c’est précisément là que réside la différence fondamentale entre une mobilisation administrative et une mobilisation militante. On peut remplir des bus. On peut déplacer des groupes. On peut organiser des convois et mobiliser des moyens. Mais il est beaucoup plus difficile de produire artificiellement une ferveur populaire authentique.

La force du PASTEF historique ne reposait pas seulement sur une organisation. Elle reposait sur un imaginaire collectif puissant : le sentiment de participer à un combat, de résister à un système, d’incarner une rupture historique. Cette énergie-là ne se décrète pas. Elle ne s’achète pas non plus. Et le meeting de Mbour a justement montré que la coalition présidentielle actuelle peine encore à transformer le pouvoir institutionnel en puissance militante autonome.

C’est probablement ce qui explique aussi l’absence du Président. Officiellement, l’argument de l’agenda institutionnel peut être avancé. Mais politiquement, beaucoup interprètent désormais cette décision autrement. Il est possible que le risque d’une séquence incontrôlable ait été jugé trop élevé. Car un stade peu rempli en présence du chef de l’Etat aurait constitué une image encore plus dangereuse.

Surtout, il existait un autre risque : celui d’une “sonkorisation” du meeting lui-même. Dans l’atmosphère actuelle, il n’est pas exclu que des slogans, des chants ou des démonstrations spontanées aient fini par rappeler que le cœur émotionnel et militant du pouvoir reste encore largement structuré autour de Sonko et du récit politique construit par le PASTEF des années d’opposition.

Le paradoxe est donc cruel pour les organisateurs. Ce meeting devait démontrer la naissance d’une force politique autonome autour de Diomaye. Mais il a surtout confirmé, aux yeux de beaucoup d’observateurs, la difficulté actuelle de dissocier le Président de la matrice politique qui l’a porté au pouvoir.

Et le Président lui-même ne manquera certainement pas d’analyser froidement ce qui s’est passé à Mbour. Car au-delà des moqueries des réseaux sociaux et des polémiques du moment, l’événement a livré un enseignement politique majeur : la légitimité institutionnelle ne se transforme pas automatiquement en puissance militante.

Hier, le stade de Mbour n’a pas simplement connu un problème de remplissage. Il a posé une question stratégique fondamentale pour l’avenir du pouvoir : où se trouve réellement aujourd’hui la force de mobilisation populaire du régime ?

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