Par Mamadou Sèye
Le sommet France-Afrique qui se tient actuellement au Kenya apparaît presque comme un paradoxe historique. Pendant des décennies, ce type de rencontre incarnait une certaine architecture du pouvoir mondial : une France disposant d’une influence privilégiée sur ses anciennes colonies africaines, notamment en Afrique francophone. Derrière les discours diplomatiques, il existait une réalité géopolitique assumée : Paris constituait le principal centre de gravité politique, économique, sécuritaire et culturel d’une partie du continent.
Mais le monde qui avait rendu possible cette mécanique a profondément changé.
Le simple fait que ce sommet se déroule au Kenya est déjà révélateur. Longtemps, la “Françafrique” fonctionnait surtout autour de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale francophones. Aujourd’hui, les lignes bougent. L’Afrique de l’Est devient un espace stratégique majeur, les influences se croisent et les anciennes frontières géopolitiques héritées de la colonisation perdent progressivement leur sens.
La principale rupture est mondiale. Le système unipolaire dominé par l’Occident après la chute du bloc soviétique est en train de céder la place à un monde multipolaire. Désormais, les Etats africains disposent de nombreux partenaires : Chine, Russie, Turquie, Inde, pays du Golfe, Etats-Unis ou Union européenne. Aucun acteur ne peut plus prétendre exercer seul une influence dominante sur le continent.
Dans ce contexte, le concept même de “Sommet France-Afrique” semble appartenir à une autre époque. Il suppose implicitement une relation particulière entre Paris et l’Afrique, comme si la France disposait encore d’un statut singulier sur le continent. Or cette centralité est aujourd’hui largement contestée.
Le changement est aussi psychologique. Les nouvelles générations africaines ne regardent plus automatiquement vers Paris. Les élites se forment désormais partout dans le monde. Les réseaux économiques se diversifient. Les partenariats militaires aussi. Même l’espace culturel et médiatique échappe progressivement au monopole français avec l’irruption des réseaux sociaux et des nouvelles puissances numériques.
La crise du modèle sécuritaire français au Sahel illustre parfaitement cette mutation. Pendant longtemps, Paris apparaissait comme le garant militaire incontournable de plusieurs régimes africains. Aujourd’hui, les départs du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont montré que ce cycle historique touchait à sa fin. Les opinions publiques africaines acceptent de moins en moins les dispositifs militaires étrangers permanents perçus comme des survivances d’une souveraineté inachevée.
La contestation du franc CFA participe également de cette dynamique plus large de réaffirmation souverainiste. Au-delà des débats techniques, cette question symbolise surtout le refus croissant des mécanismes hérités de l’ordre postcolonial.
Cela ne signifie pas que la France cesse d’être un partenaire important pour l’Afrique. Mais elle devient désormais un partenaire parmi d’autres dans un environnement international concurrentiel.
La présence du Président Bassirou Diomaye Faye au sommet du Kenya s’inscrit d’ailleurs dans cette nouvelle logique. Les dirigeants africains ne cherchent plus nécessairement des relations exclusives avec une puissance donnée. Ils pratiquent de plus en plus une diplomatie du multi-alignement : coopérer avec plusieurs partenaires à la fois selon les intérêts nationaux.
C’est précisément ce qui rend historiquement dépassé le vieux logiciel “France-Afrique”. Le XXIe siècle ne fonctionne plus selon des rapports verticaux hérités de la colonisation, mais selon des logiques de compétition mondiale ouvertes où les Etats africains disposent désormais d’une marge de négociation beaucoup plus large.
Au fond, le sommet du Kenya ressemble moins à la continuité d’un système qu’à l’illustration de sa fin progressive. Officiellement, le format diplomatique survit encore. Mais en profondeur, c’est tout le monde géopolitique qui l’avait rendu possible qui est en train de disparaître.