Sonko : et s’il était devenu plus qu’un Président ?

Par Mamadou Sèye

Il faut parfois revenir à certaines déclarations politiques pour mesurer, après coup, leur véritable portée. Celle de Bassirou Diomaye Faye, prononcée au Palais de la République au lendemain de son accession au pouvoir, appartient assurément à cette catégorie.

« Cet homme n’est pas dimensionné pour un poste de Premier ministre. Il lui a fallu dix jours pour faire élire un Président de la République. Il a aussi fait élire des maires et des députés. »

A l’époque, la formule pouvait passer pour un hommage appuyé à la puissance politique d’Ousmane Sonko. Elle prend aujourd’hui une tout autre dimension. Entre-temps, la brouille entre les deux hommes est intervenue, Sonko a quitté la Primature et, quatre jours plus tard, il devenait président de l’Assemblée nationale.

Pour El Malick Ndiaye, qui occupait alors le perchoir, le titulaire légitime était simplement revenu prendre ce qui lui appartenait.

Le symbole est d’autant plus fort que Sonko venait de conduire les législatives à une victoire spectaculaire : 130 députés sur 165. Une démonstration qui confirmait que son influence ne reposait plus seulement sur sa popularité personnelle, mais sur une organisation politique capable de transformer cette popularité en puissance électorale.

C’est probablement là que se trouve la véritable longueur d’avance du PASTEF sur les autres formations politiques sénégalaises.

Car le phénomène Sonko ne se résume désormais plus à la personne de Sonko.

Il faut regarder son parcours avec un peu de recul. Un homme qui, depuis l’opposition, a construit une mobilisation nationale. Un homme qui, empêché d’être candidat à la présidentielle, a désigné celui qui devait porter les couleurs de son camp. Celui-ci est devenu Président de la République. Un homme qui a ensuite conduit son parti à une majorité parlementaire écrasante. Un homme dont l’influence s’est également traduite dans les collectivités territoriales. Un homme qui a été Premier ministre avant de devenir président de l’Assemblée nationale.

Le plus remarquable est peut-être ailleurs.

Sonko a réussi à transformer une aventure personnelle en organisation politique. Le PASTEF dispose désormais d’une base militante fortement mobilisée, d’élus, d’une implantation nationale et internationale, et surtout de plusieurs personnalités susceptibles d’incarner demain son avenir.

La dynamique autour de la vente des cartes de membres en donne actuellement une illustration. L’effervescence observée dans plusieurs localités traduit moins une simple opération administrative qu’une volonté de structuration et de massification du parti.

C’est ici que l’écart avec les autres formations devient particulièrement visible.

Pendant que beaucoup cherchent encore leur candidat, leur ligne, leurs alliances ou les moyens de reconstituer une implantation territoriale, le PASTEF dispose déjà d’un leader incontesté, d’un appareil militant, d’une expérience du pouvoir et d’une génération de responsables capables de prendre progressivement le relais.

Autrement dit, le PASTEF ne prépare plus seulement une prochaine échéance électorale. Il prépare déjà l’après-Sonko.

Et c’est peut-être la plus grande réussite politique de son leader.

La séquence de Darha-Linguère l’a récemment illustré à sa manière. En magnifiant la loyauté d’El Malick Ndiaye et en soulignant désormais sa stature internationale, Sonko ne faisait pas que rendre hommage à un compagnon de route. Il contribuait aussi à installer une autre personnalité dans une dimension qui dépasse progressivement le cadre strictement national.

Voilà le vrai changement d’échelle.

Sonko n’est plus seulement le leader d’un parti qui cherche à conquérir le pouvoir. Il est devenu le centre de gravité d’un mouvement politique qui a déjà démontré sa capacité à conquérir, exercer et reproduire le pouvoir.

Il y a aussi cette phrase prononcée alors qu’il était encore dans l’opposition, aux Etats-Unis : « Est-ce que même j’ai envie d’être Président ? C’est une station qui ne m’empêche pas de dormir. »

On pouvait y voir de la désinvolture. L’histoire lui a pourtant réservé une réponse assez extraordinaire.

Empêché de se présenter lui-même, Sonko a désigné Diomaye. Diomaye est devenu Président de la République.

Puis Sonko a conduit le PASTEF aux législatives et obtenu une majorité de 130 députés sur 165.

Et aujourd’hui, ses proches occupent ou ont occupé les principaux fauteuils institutionnels.

Ses « poulains », si l’on ose l’expression, sont devenus l’un Président de la République et l’autre Président de l’Assemblée nationale.

Et lui ?

Il avait complété le tableau en devenant Premier ministre.

Rires.

Mais derrière la boutade se cache une réalité politique autrement plus sérieuse.

Car l’influence de Sonko ne se mesure plus seulement aux fonctions qu’il occupe. Elle se mesure à sa capacité à faire émerger des hommes, à structurer un parti et à imprimer une direction politique à toute une génération.

A cela s’ajoute désormais une dimension panafricaine. Son discours, ses prises de position et son expérience politique sont de plus en plus suivis au-delà du Sénégal. Il apparaît comme un leader dont l’audience dépasse progressivement le cadre national et qui semble désormais attendu dans plusieurs contrées du continent.

C’est ce qui rend l’équation particulièrement difficile pour ses adversaires.

Ils ne font plus seulement face à un homme populaire. Ils font face à un parti organisé, à une base militante fidèle, à des responsables en pleine ascension et à un leader dont l’influence dépasse les frontières électorales du Sénégal.

Alors, compte tenu de tout ce qui s’est passé, la question n’est peut-être plus de savoir si Ousmane Sonko est désormais « dimensionné » pour être Président de la République.

La question est beaucoup plus déroutante :

Sonko n’est-il pas devenu plus qu’un Président ?

Un homme qui fait élire un Président, conduit une majorité parlementaire écrasante, voit ses proches accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat et dont la parole est désormais attendue au-delà de son pays n’est plus seulement dans une logique de conquête du pouvoir.

Il est dans une logique d’influence.

Et c’est peut-être là, finalement, que réside la longueur d’avance du PASTEF.

Ses adversaires cherchent encore à conquérir le pouvoir. Sonko, lui, semble déjà avoir commencé à façonner ceux qui l’exercent.

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