Par Mamadou Sèye
Il faut parfois beaucoup de légèreté pour s’attaquer à Ousmane Sonko quand on a soi-même incarné l’un des moments les plus discutables de l’histoire récente de l’Assemblée nationale. La sortie d’Amadou Mame Diop n’est pas seulement maladroite, elle est révélatrice d’un profond malentendu sur ce qu’il a été, sur ce qu’il représente et sur ce que la mémoire collective n’a pas oublié.
Car Amadou Mame Diop n’a jamais été un président d’Assemblée nationale au sens plein du terme. Il a occupé la fonction, certes, mais sans jamais l’habiter politiquement. Aucun souffle, aucune doctrine du parlementarisme, aucune capacité à élever le débat ou à protéger durablement la dignité de l’institution. Or, un président d’Assemblée n’est pas un simple chef de séance : il est censé être le garant de l’équilibre des pouvoirs, y compris face à l’exécutif dont il est issu. Sur ce terrain, le bilan est au mieux fade, au pire accablant.
Il faut rappeler une vérité simple, souvent éludée : Amadou Mame Diop est une invention politique de Macky Sall. Non pas le produit d’un long compagnonnage idéologique, encore moins celui d’une stature nationale reconnue, mais le résultat d’un choix stratégique assumé : placer à la tête de la deuxième institution du pays un profil docile, peu enclin à l’autonomie et à la confrontation institutionnelle. Ce n’était pas un accident, c’était une méthode. Et l’Assemblée nationale, sous cette présidence, s’est trop souvent réduite à une chambre d’enregistrement, incapable d’imposer son rythme, sa voix ou sa dignité.
L’épisode de l’intervention de la gendarmerie dans l’hémicycle reste, à cet égard, un marqueur indélébile. Quels que soient les prétextes invoqués, faire entrer la force armée dans le sanctuaire du débat parlementaire revient à reconnaître l’échec politique de l’autorité du président de l’Assemblée. Là où le règlement, la médiation, la suspension de séance ou l’arbitrage politique auraient dû prévaloir, c’est la coercition qui a été choisie. Ce jour-là, ce n’est pas seulement l’opposition qui a été violentée, c’est l’institution elle-même qui a été rabaissée.
Il n’est donc pas surprenant qu’après l’alternance, Amadou Mame Diop ait disparu des radars. Les figures politiques solides survivent aux changements de régime ; les figures fonctionnelles disparaissent avec le système qui les a produites. L’absence de base politique autonome, de courant identifiable, de parole structurée explique ce silence post-pouvoir. Il ne s’agit pas d’une injustice, mais d’une logique politique implacable.
Plus grave encore, et rarement rappelé avec suffisamment de clarté, demeure l’hypothèse — certes théorique mais institutionnellement réelle — de son accession intérimaire à la magistrature suprême à un moment où la démission de Macky Sall était évoquée. Que le Sénégal ait pu envisager, ne serait-ce qu’en théorie, un tel scénario dit tout de la dérive de la fin de règne. Oui, on peut le dire sans emphase excessive : Dieu a préservé le Sénégal. Non par miracle mystique, mais parce que l’histoire a parfois ses mécanismes de protection. Confier, même temporairement, le fauteuil présidentiel à un profil sans épaisseur nationale, sans autorité politique propre et sans vision institutionnelle claire aurait constitué un risque majeur pour la stabilité républicaine.
Dès lors, les attaques légères contre Sonko prennent une autre dimension. Elles ne sont ni courageuses ni pertinentes ; elles sont déplacées historiquement. On ne peut pas se poser en arbitre du débat démocratique quand on a incarné une présidence d’Assemblée effacée, docile et institutionnellement affaiblie. On ne peut pas invoquer aujourd’hui la rigueur républicaine quand on a contribué hier à banaliser l’exception et la force dans le fonctionnement parlementaire.
Avec nous, camarade, il n’est pas question d’attaques ad hominem. Il est question de faits, de mémoire et de cohérence politique. Et dans ce registre-là, Amadou Mame Diop ne souffre pas de nos mots : il souffre de son propre bilan. Et ce tribunal-là, celui de l’histoire et des institutions, est toujours le plus sévère.