Université publique : la frontière entre mobilité académique et prédation statutaire

Par Mamadou Sèye

Il faut d’abord rappeler une évidence que certains feignent d’ignorer : la mobilité des enseignants-chercheurs n’est ni un délit ni une anomalie. Elle est constitutive de la vie universitaire, encadrée par des textes précis, pratiquée depuis des décennies, et souvent bénéfique pour la circulation des savoirs, la coopération interafricaine et le rayonnement intellectuel. Personne ne conteste cela. Personne de sérieux, en tout cas.

Mais ce qui est aujourd’hui en débat n’a strictement rien à voir avec la mobilité académique. Ce qui est en cause, c’est le cumul de postes, le double ancrage institutionnel, la double rémunération, parfois la double loyauté, toujours au détriment de l’université publique sénégalaise. Et c’est précisément là que le discours doit être clarifié, nettoyé, assaini.

Etre enseignant-chercheur dans une université publique, ce n’est pas seulement porter un titre, publier des articles ou voyager de colloque en colloque. C’est aussi — et surtout — assumer un service public : présence pédagogique, encadrement des étudiants, participation à la vie institutionnelle, continuité académique. Lorsque ces obligations deviennent variables, intermittentes ou secondaires, ce n’est plus de la mobilité, c’est un désengagement organisé.

Le problème n’est donc ni la Guinée, ni tel pays frère, ni la coopération sud-sud. Le problème est ailleurs : on ne peut pas être simultanément fonctionnaire à temps plein ici et salarié permanent ailleurs, sans rompre l’équilibre éthique du système. On ne peut pas garder le statut, le salaire, l’ancienneté et les avantages tout en transférant l’essentiel de son énergie intellectuelle hors de l’institution qui vous emploie.

A ce stade, invoquer la précarité ou la faiblesse des rémunérations relève de la diversion. Ce n’est pas la survie qui est en jeu, c’est le confort. Et il faut le dire sans agressivité, mais sans faux-semblants : la logique de marché s’est invitée dans des carrières censées relever du service public. La tentation de “rentabiliser” le titre universitaire a progressivement pris le pas sur l’exigence de servir l’institution qui l’a forgé.

C’est pourquoi l’intervention du Pr Ibrahima Thioub dérange. Non parce qu’elle serait excessive, mais parce qu’elle rappelle une règle élémentaire que toute communauté savante devrait reconnaître : on choisit. On choisit de servir l’université publique nationale, avec ses contraintes et ses exigences. Ou bien on choisit d’exercer ailleurs, librement, pleinement, dignement. Mais on ne peut pas institutionnaliser l’entre-deux, cette zone grise où l’on cumule les bénéfices tout en diluant les responsabilités.

Défendre l’université, ce n’est pas défendre des individus, encore moins des privilèges. C’est défendre une institution fragile, déjà éprouvée par les années académiques disloquées, les amphithéâtres surchargés, les retards de soutenance et l’exaspération étudiante. C’est refuser que le savoir public devienne une ressource privée exploitée à distance.

Disons-le donc calmement, mais fermement : la coopération ne saurait servir d’alibi à la captation, la liberté académique ne peut se transformer en licence d’absence, et le titre universitaire ne confère aucun droit à l’exception permanente. L’université mérite mieux que les contorsions sémantiques. Elle mérite des choix clairs, assumés, et surtout des enseignants à leur place : au service du savoir, pas de la rente.


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