Détente-Chronique d’un mois difficile : petite sociologie de la dèche assumée

Par Mamadou Sèye

Il y a des périodes dans la vie où tout va bien. Et puis il y a… les autres. Ces moments particuliers, généralement situés quelque part entre le 10 et le 28 du mois, où le portefeuille devient un objet purement symbolique. On l’ouvre par réflexe, on le referme par dignité. Bienvenue dans la dèche. La dèche n’est pas seulement un état financier. C’est une expérience, une école, presque une discipline qui forge le caractère et aiguise l’imagination. Car en période de disette, l’être humain révèle des ressources insoupçonnées.

Prenez le rapport à la nourriture. En temps normal, on choisit. En période de dèche, on compose. Le menu n’est plus une décision, c’est une négociation avec le réel. Le riz blanc devient une valeur refuge, presque une institution. Il n’accompagne plus les plats, il devient le plat. Et puis il y a cette science subtile du “ça peut encore passer”. Ce yaourt qui a dépassé la date ? On le regarde longuement, on réfléchit, on philosophe… puis on conclut que “ce n’est qu’une indication”.

La dèche développe également une créativité sociale remarquable. C’est le moment où les amitiés sont mobilisées avec une finesse stratégique. On n’emprunte pas, non… on “dépanne”. Nuance essentielle. Et surtout, on choisit ses interlocuteurs avec une précision presque scientifique : ceux qui ont oublié les dernières fois. Les invitations deviennent un terrain d’expression. “Tu es là ? Passe à la maison.” Phrase anodine pour certains, opportunité logistique majeure pour d’autres.

Mais la dèche, c’est aussi une affaire de dignité. Car malgré tout, il faut tenir le rang. Refuser certaines propositions trop coûteuses avec élégance, décliner un restaurant en invoquant une fatigue soudaine, reporter — toujours reporter — avec une maîtrise du calendrier qui force le respect. Et puis il y a cette relation particulière avec le téléphone : quand il sonne, soit c’est une bonne nouvelle, soit c’est quelqu’un à qui vous devez de l’argent. Dans le doute, on laisse sonner.

Au fond, la dèche n’est pas qu’un moment difficile, elle est aussi un révélateur. Elle rappelle la valeur des choses simples, redonne du poids à un billet de 1000 francs, enseigne l’art de prioriser, de renoncer, parfois même de rire de soi. Car oui, la dèche rend philosophe. On relativise, on observe, on comprend que l’essentiel ne tient pas toujours dans ce que l’on possède, mais dans la manière dont on traverse les périodes où l’on possède moins. Et puis, il faut le dire, la dèche a une vertu rare : elle ne dure jamais éternellement. Elle passe, toujours. Et quand elle s’en va, elle laisse derrière elle deux choses : un peu de sagesse… et beaucoup d’histoires à raconter.


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