Par Mamadou Sèye
Il y a, chaque année, une catégorie sociologique fascinante : ceux qui jeûnent… officiellement. Officieusement ? Disons qu’ils négocient avec leur estomac à huis clos.
A l’aube, ils sont les premiers à publier : “Alhamdoulilah, encore un jour de spiritualité”. A midi, on les retrouve mystérieusement introuvables. Entre 13h et 15h, ils développent une passion soudaine pour les « courses urgentes » en périphérie, les “réunions imprévues” ou les “visites administratives”. Etrangement, ces obligations les rapprochent toujours d’une gargote discrète ou d’une boutique climatisée.
Le faux jeûneur ne mange jamais. Il “goûte”. Il ne boit jamais. Il “humidifie la gorge”. Il ne déjeune pas. Il “prend un médicament”. D’ailleurs, la migraine devient chronique chaque année à la même période.
Il a aussi développé une technique éprouvée : le sachet noir opaque. Il entre dans la boutique avec l’air grave d’un homme qui achète des dattes pour la rupture. Il ressort avec un sachet hermétiquement scellé, dont le contenu disparaîtra mystérieusement avant 16h.
Mais l’arme absolue reste la mise en scène. A 18h, il adopte le visage du martyr. Regard vide. Voix affaiblie. Démarche lente.
— “Wallahi, aujourd’hui c’était dur…”
Evidemment que c’était dur : jouer la comédie, ça fatigue.
Il y a aussi les stratèges du “rinçage discret”. Ceux qui entrent aux toilettes cinq fois dans l’après-midi. Officiellement pour les ablutions. Officieusement pour un tête-à-tête avec une bouteille d’eau savamment dissimulée .
Et que dire de ceux qui deviennent inspecteurs du jeûne d’autrui ? Ceux-là sont redoutables. Ils surveillent les lèvres, auscultent la fraîcheur du regard, analysent la vigueur de la poignée de main. Plus suspicieux qu’un contrôleur fiscal. Souvent, ce sont les mêmes qui ont un sandwich planqué dans la boîte à gants.
Il faut reconnaître leur créativité. Certains mastiquent discrètement du chewing-gum “sans sucre” en soutenant que cela ne compte pas. D’autres invoquent une “fatigue extrême” pour s’isoler. Le plus audacieux prétendra que le jeûne est d’abord “dans le cœur”. Formule commode.
Mais au fond, derrière la satire, il y a une petite vérité : le mois du jeûne n’est pas une compétition sociale. Ce n’est ni un concours de souffrance, ni une scène de théâtre. Il n’y a pas de jury populaire, encore moins de trophée pour la meilleure performance.
Les acrobates du jeûne continueront sans doute d’exister. Ils feront rire, ils improviseront, ils ruseront. Et chaque année, on les reconnaîtra à leur zèle excessif à commenter la piété des autres.
Dimanche détente, camarade.
Rions un peu de ces stratagèmes culinaires clandestins.
Car au final, la faim véritable n’a pas besoin de publicité… et la sincérité, encore moins.