Par Mamadou Sèye
Camarade, le Sénégal est un pays singulier, fier de sa souveraineté, enraciné dans ses traditions. Mais certaines singularités ne relèvent pas du génie national ; elles relèvent de ce que les théoriciens nomment une zone de flou institutionnel. L’apparition simultanée de deux Premières Dames dans l’espace public nous place précisément dans ce territoire ambigu où la République cesse d’être un corpus clair pour devenir un espace d’interprétation. Et, comme le rappelait Maurice Duverger, “lorsqu’une institution devient interprétable, elle devient vulnérable.” Il ne s’agit ni de morale ni d’intrusion dans la vie privée du Chef de l’Etat. Il s’agit de lisibilité symbolique, de rigueur démocratique et de cohérence du pouvoir.
Dans toutes les démocraties contemporaines, la figure de la Première Dame a toujours été traitée avec prudence. Les politologues comme Hannah Pitkin ont conceptualisé la “représentation symbolique” : un type de représentation sans mandat électif mais porteuse d’autorité morale. Pierre Bourdieu, lui, rappelle que tout rôle public non élu doit être strictement encadré pour éviter que le “capital symbolique” ne devienne un pouvoir informel incontrôlé. C’est pourquoi ce rôle, partout où il existe, est conçu comme unique, indivisible, jamais partagé. Ce n’est pas une faveur mais une monoposition institutionnelle : un seul poste, une seule figure, une seule incarnation.
Les exemples internationaux confirment cette règle non écrite. Aux Etats-Unis, la First Lady s’inscrit dans une tradition ancienne, mais sa présence est encadrée, identifiée, jamais dédoublée. Même lorsque la vie privée des Présidents fut complexe, jamais deux femmes n’ont occupé la scène publique en même temps. En France, la polémique autour du statut de Brigitte Macron fut si vive qu’une charte de transparence a été adoptée pour préciser les domaines d’intervention de l’épouse du chef de l’Etat. En Allemagne, la sobriété est encore plus nette : l’épouse du Président ne dispose d’aucune fonction officielle et agit de manière minimale.
Dans le monde musulman ou polygame, la logique est tout aussi claire. Au Maroc, le souverain peut avoir plusieurs épouses, mais une seule Reine consort occupe l’espace protocolaire. En Arabie saoudite, dans les monarchies du Golfe, au Nigeria, au Mali, au Niger, au Cameroun ou au Congo-Brazzaville — où de nombreux dirigeants ont plusieurs épouses — jamais deux femmes n’incarnent simultanément la fonction symbolique attachée au pouvoir. La culture peut accueillir la pluralité ; l’institution, jamais. Même les cas les plus médiatisés du continent, de Grace Mugabe à Chantal Biya, montrent des Premières Dames influentes, mais toujours uniques.
C’est dans ce contexte que la situation sénégalaise interroge. Que le Président soit polygame n’a rien d’exceptionnel dans notre société. Ce n’est ni un débat religieux ni un débat moral. La polygamie est un cadre social parfaitement accepté. Mais la fonction de Première Dame n’est pas culturelle : elle est institutionnelle, donc soumise à un principe fondamental en science politique, celui de l’unicité symbolique. Une fonction unique ne peut avoir deux incarnations sans perdre sa cohérence. Comme le dit Giovanni Sartori, “une institution qui se dédouble cesse d’être lisible.”
Il faut également rappeler une réalité structurelle : ce rôle, au Sénégal comme ailleurs, n’est pas doté d’un statut juridique précis. Il n’existe ni cadre légal formel ni ligne budgétaire dédiée. Ce vide est connu des juristes et souvent assumé, mais il implique un principe simple et universel : tout ce qui concerne la représentation publique doit être lisible, identifiable et cohérent. Ce n’est pas une question de pratiques particulières ; c’est un principe général. Dans toute République moderne, tout rôle non élu doit être intelligible afin de préserver l’intégrité symbolique des institutions. Dès lors, ce n’est pas l’action elle-même qui pose problème, mais la multiplication de figures dans un espace conçu pour être porté par une seule personne. Deux Premières Dames visibles, c’est mécaniquement deux canaux de représentation potentielle, deux présences symboliques parallèles. Et en sciences politiques, ce simple dédoublement suffit à créer un risque de confusion, même lorsque tout est conforme en pratique.
Si l’on nous oppose l’argument de “l’originalité sénégalaise” ou du “souverainisme”, il faut répondre calmement. Le souverainisme n’est pas un droit au bricolage symbolique. C’est la capacité d’un peuple à adapter les principes universels à son contexte, pas à contourner les exigences élémentaires de lisibilité institutionnelle. La République peut être originale, mais elle ne peut pas être floue. Et parmi les constantes universelles du fonctionnement étatique, il en est une qui ne souffre aucune exception : la clarté de la représentation. Max Weber rappelait que la légitimité repose sur la compréhension commune des rôles et des symboles. Lorsqu’un symbole devient ambigu, c’est toute la chaîne de légitimation qui vacille.
La vérité, camarade, est simple : si cette configuration était évidente, elle n’aurait pas besoin d’être justifiée. L’appel à l’originalité est déjà une reconnaissance implicite de sa fragilité théorique. Comme l’affirmait Claude Lefort, “lorsqu’une anomalie doit se légitimer par des arguments qui lui sont extérieurs, elle révèle son propre malaise institutionnel.” Le Sénégal n’a pas besoin de polémique. Il a besoin de rigueur. La République n’exige pas que les épouses du Président s’effacent ; elle exige simplement que l’espace symbolique reste cohérent, compréhensible et unifié. Deux Premières Dames dans l’espace public, c’est une originalité, certes, mais une originalité qui brouille plus qu’elle n’éclaire, et qui interroge moins la vie privée du Président que la capacité de nos institutions à préserver leur lisibilité.