Diomaye Président : quand le pouvoir se heurte à sa propre base

Par Mamadou Sèye

Il faut désormais regarder la réalité politique en face, sans faux-semblants ni détours rhétoriques. La séquence actuelle révèle une fragilité stratégique au sommet de l’Etat, non pas née d’une opposition offensive, mais d’un déséquilibre interne au camp du pouvoir. Et ce déséquilibre porte des noms, des choix et des responsabilités.

Aujourd’hui, au plan politique, une distanciation réelle s’est installée entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. Qu’elle soit voulue, tactique, contrainte ou progressive, elle est perceptible et structure désormais l’ensemble du champ politique. La nier serait une posture ; la minimiser serait une erreur d’analyse. Cette distanciation est devenue le fait politique central autour duquel s’organisent débats, silences et conjectures.

Son premier effet est paradoxal mais massif : elle tue l’opposition. Non pas parce que le pouvoir serait trop fort ou trop cohérent, mais parce que le conflit politique s’est déplacé à l’intérieur même du camp victorieux. L’opposition traditionnelle ne fait plus face à un bloc homogène ; elle observe une scène où les tensions, les non-dits et les initiatives se croisent entre alliés d’hier. Résultat : elle est sans prise, sans narration et sans rôle structurant. L’opposition n’est pas vaincue, elle est rendue inutile.

C’est dans ce contexte que prolifèrent les conjectures. La plus persistante concerne le sort du Premier ministre. Sonko va-t-il démissionner ? La réponse est connue : jamais. Mais la politique ne s’arrête jamais aux déclarations. La question glisse aussitôt : peut-il être démissionné ? Et surtout, à quel prix politique, symbolique et historique ? Car il faut rappeler une vérité que certains feignent d’oublier : Ousmane Sonko n’est absolument pas un Premier ministre comme les autres. Il n’est ni un technocrate de passage, ni un collaborateur effaçable, ni un simple chef de gouvernement tenu par la seule logique institutionnelle. Il est le cœur militant, idéologique et stratégique de PASTEF, porteur d’une légitimité populaire forgée dans l’épreuve, la répression, la prison et la mobilisation de masse. Le traiter comme un fusible institutionnel serait une faute politique majeure.

Parallèlement, une autre interrogation s’impose : le Président Diomaye va-t-il descendre pleinement sur le terrain politique, au-delà de la fonction institutionnelle, en animant sa coalition en dehors de PASTEF ? Autrement dit, devenir un Président qui se dote de son propre appareil politique, indépendant de la matrice partisane qui l’a porté. Ce choix, s’il devait être assumé, serait lourd de conséquences. Il acterait une rupture nette avec l’architecture initiale de la victoire et exposerait le pouvoir à un isolement militant durable.

Les signes de cette difficulté sont visibles. La coalition Diomaye Président, malgré son existence formelle, peine à exister politiquement. Le siège est là, les textes sont là, la note de création est là, mais l’énergie militante, la ferveur populaire et l’adhésion spontanée font défaut. La récente tournée économique à Ziguinchor, marquée par une mobilisation timide et une atmosphère sans âme, en a offert une illustration saisissante. Là où l’on attendait une démonstration politique, l’on a constaté une indifférence polie.

Mais le fait le plus révélateur se situe ailleurs. Il concerne certains cercles gravitant autour du Président Diomaye, des profils qui ont pris leurs distances avec PASTEF, parfois ouvertement, parfois plus discrètement, et qui ont investi politiquement la coalition Diomaye Président. Or voilà qu’aujourd’hui, les mêmes voix en appellent à la “redynamisation de PASTEF”. La question n’est pas seulement étrange ; elle est politiquement troublante.

Car enfin, que s’est-il passé entre-temps ?
Si ces acteurs ressentent aujourd’hui le besoin de reparler de PASTEF, c’est qu’ils ont fait un constat implicite mais implacable : la coalition Diomaye ne produit pas la dynamique attendue. Elle ne mobilise pas. Elle ne structure pas. Elle ne crée pas de ferveur. Elle ne remplace pas le parti. Autrement dit, elle ne remplit pas la fonction politique qu’on lui avait assignée.

Dès lors, une interrogation lourde s’impose : ces acteurs ont-ils sous-estimé la centralité de PASTEF ? Ont-ils cru qu’une décision présidentielle, un siège et un label présidentiel suffiraient à recréer ce que des années de lutte, de sacrifices et de structuration militante ont patiemment construit ? Si tel est le cas, alors ils se sont trompés. Et plus grave encore : ils ont peut-être embarqué le Président dans une voie politiquement étroite, voire sans issue.

Car le Président Diomaye n’est pas un acteur politique hors sol. Il est issu de PASTEF, porté par PASTEF, légitimé par PASTEF. Sa légitimité politique originelle est indissociable de ce parti. Chercher à bâtir une alternative à ce socle, sans l’adhésion de la base militante, revenait à ériger une architecture suspendue, fragile, exposée au moindre souffle.

C’est ici qu’apparaît un autre symptôme, plus inquiétant encore. Parce que mobiliser politiquement pour Diomaye est devenu difficile, certains en viennent à suggérer une alliance avec l’APR, le parti de Macky Sall. Cette hypothèse n’est pas une stratégie subtile ; c’est un aveu d’échec. On ne propose une telle alliance que lorsqu’on n’a plus de base militante solide sur laquelle s’appuyer.

Et il faut le dire avec la froideur de l’analyse politique : proposer au Président Diomaye une alliance avec l’APR, c’est lui proposer une double mort assurée.
Une mort politique, d’abord, car l’APR incarne précisément ce contre quoi PASTEF s’est construit, dans la confrontation, la répression et la rupture revendiquée. Une telle alliance signifierait perdre définitivement PASTEF, non plus par distanciation, mais par rupture irréversible.
Une mort symbolique, ensuite, car Diomaye est perçu comme le visage institutionnel de la rupture. L’adosser à l’ancien régime reviendrait à briser le récit fondateur, à effacer la ligne morale qui a justifié l’adhésion populaire. En politique, quand on perd le récit, on perd tout le reste.

Cette hypothèse révèle surtout la déconnexion de certains conseillers d’avec le terrain réel. Ils raisonnent en termes d’arithmétique politicienne, de réseaux et de recyclage d’appareils, alors que la crise est d’abord une crise de légitimité et d’adhésion populaire. Or aucune alliance avec l’ancien régime ne peut réparer une telle fracture ; elle ne peut que l’aggraver.

Ce que l’on observe aujourd’hui ressemble à un retour brutal du réel. Ceux qui pensaient pouvoir contourner PASTEF découvrent qu’on ne contourne pas une force militante enracinée. On ne la remplace pas par un habillage institutionnel. On ne la supplée pas par des appels incantatoires. Et surtout, on ne la “redynamise” pas de l’extérieur.

Dès lors, la question du come-back du Président Diomaye dans PASTEF s’impose. Politiquement, il serait logique. Il rétablirait une cohérence aujourd’hui fissurée entre la fonction présidentielle et la base militante qui l’a rendue possible. Mais organiquement et humainement, ce retour serait difficile. Les militants ont de la mémoire. Ils ont observé les distances, les silences et les ambiguïtés. Ils n’acceptent pas aisément ce qu’ils perçoivent comme un éloignement, encore moins comme une tentative de contournement.

Les appels tardifs à la redynamisation de PASTEF par ceux qui s’en sont éloignés sonnent désormais comme un aveu : aveu d’erreur d’analyse, aveu d’impasse stratégique, aveu que, dans cette séquence comme dans l’histoire politique du Sénégal, la légitimité militante finit toujours par rattraper la légitimité institutionnelle.

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