Par Mamadou Sèye
Le larbinisme n’est pas né en Afrique, mais il y a trouvé, au fil de l’histoire, un terrain d’expression singulier, nourri par la personnalisation du pouvoir et par cette croyance persistante selon laquelle l’existence sociale dépendrait du regard du Prince. Courber l’échine pour être vu, se taire pour durer, applaudir pour exister : voilà une vieille grammaire politique qui traverse le continent et qui, partout, a produit les mêmes dégâts.
Le larbinisme n’est pas seulement une posture individuelle ; c’est une vision du monde. Celle qui fait croire que vivre sans reconnaissance présidentielle serait une forme de mort lente, que ne pas être nommé, reçu ou cité équivaudrait à une disparition. Il prospère sur la peur sociale, sur le calcul, sur l’idée que la dignité serait négociable. Il se déguise en loyauté, en discipline, parfois même en sagesse. Mais au fond, il est toujours une abdication de soi.
C’est précisément contre cette logique que la séquence politique sénégalaise avait suscité tant d’admiration. La manière dont Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko sont arrivés au pouvoir a tenu l’Afrique en haleine. Un moment de grâce démocratique : un peuple debout, une jeunesse mobilisée, une alternance arrachée par les urnes malgré les obstacles, sans violence, sans compromission majeure. Beaucoup y ont vu la preuve qu’en Afrique aussi, la maturité politique pouvait l’emporter sur la fatalité.
C’est parce que ce moment fut beau que le Sénégal est aujourd’hui scruté avec autant d’attention. Non par voyeurisme, mais parce que l’espérance qu’il a portée dépasse largement ses frontières. Or, depuis quelque temps, des difficultés semblent apparaître au sommet de l’Etat : des dissonances, des crispations, des incompréhensions, réelles ou perçues, mais suffisamment visibles pour nourrir les interrogations. Et dans cette zone grise, les larbins ne sont jamais innocents.
Ils ne sont pas toujours à l’origine des problèmes, mais ils les aggravent. Ce sont eux qui étouffent les alertes, maquillent les réalités, transforment la contradiction saine en soupçon de trahison. Ils isolent les dirigeants en prétendant les protéger. Ils créent autour du pouvoir une atmosphère artificielle, faite d’approbations mécaniques et de fidélités intéressées. L’histoire politique africaine est pourtant limpide : les régimes entourés de courtisans sont toujours les plus mal informés et les plus vulnérables.
Ce texte s’adresse donc aussi aux Présidents. Les larbins ne garantissent rien. Ni la stabilité, ni la longévité, ni la postérité. Ils applaudissent tant que le pouvoir protège et disparaissent dès que le vent tourne. Ils ne défendent pas une vision, ils défendent une position. A l’inverse, les voix libres, même dérangeantes, sont des garde-fous. Elles préviennent les ruptures, corrigent les erreurs, sauvent parfois un pouvoir de lui-même.
La véritable autorité ne se nourrit pas d’échines courbées. Elle s’affermit dans le respect, la contradiction loyale et la clarté. Un pouvoir qui accepte la parole droite se renforce ; un pouvoir qui la redoute se fragilise. Confondre loyauté et soumission est l’une des erreurs les plus coûteuses de la vie politique africaine.
Mais il y a, dans le cas du Sénégal, un motif profond de satisfaction. Le peuple a atteint un degré de maturité remarquable. Il observe, il analyse, il compare. Il sait distinguer les difficultés objectives d’un pouvoir naissant, les erreurs humaines inévitables et les manœuvres de ceux qui prospèrent dans l’ombre. Il saura faire la part des choses et situer les responsabilités des uns et des autres, sans idolâtrie comme sans rejet aveugle.
C’est là l’antidote le plus sûr au larbinisme. Un peuple mature empêche les courtisans de parler en son nom. Il rappelle que la légitimité ne vient pas des applaudissements organisés, mais du contrat moral passé avec la Nation. Il oblige les dirigeants comme les citoyens à rester à la hauteur du moment historique.
Le Sénégal n’a pas besoin de larbins pour réussir cette séquence. Il a besoin d’hommes et de femmes debout, au sommet comme à la base, capables de soutenir sans aveuglement et de critiquer sans haine. La promesse initiale était belle parce qu’elle reposait sur la dignité collective. Elle ne survivra que si cette dignité est protégée, chaque jour, contre la tentation de la cour et le confort de la soumission.