Feu sur le quartier général !Lecture critique et maoïste d’un moment de lucidité politique

Par Mamadou Sèye

« Il faut oser s’insurger contre les déviations de ceux qui se réclament de la révolution mais s’en écartent chaque jour un peu plus. » — Mao Zedong

La dernière sortie d’Ousmane Sonko n’est pas un simple épisode dans le fil médiatique. Ce n’est pas un geste d’humeur, encore moins une transgression. C’est un acte politique majeur. Un moment de clarification. Un signal adressé à ceux qui, tapis dans les nouveaux décors du pouvoir, commencent à se croire dispensés de l’esprit qui a rendu ce pouvoir possible. Ceux-là ont besoin qu’on leur rappelle qu’une révolution n’est pas une transition douce vers le confort.

Sonko n’a pas parlé pour exister. Il n’a pas parlé pour déranger. Il a parlé pour recentrer. Pour remettre la trajectoire dans son axe. Il a ouvert le feu. Pas contre ses frères d’armes. Mais contre les glissements. Contre les inerties. Contre ce qu’il a lui-même nommé : l’embourgeoisement. Ce mot dit tout. Il capture ce moment politique particulier où certains, au lieu de prolonger la dynamique de rupture, cherchent à l’adoucir, à la digérer, à la fondre dans les routines institutionnelles.

Ce qui est visé ici, ce ne sont pas les adversaires traditionnels. Ce sont ceux qui, venus tard dans la bataille, se sont trop vite installés, trop bien acclimatés, et qui prennent désormais des initiatives, font des calculs, arbitrent des postures, comme s’ils étaient là depuis toujours.

La vérité, c’est qu’un courant souterrain travaille à séparer ce que la lutte a uni. Ce courant, souvent habillé de bons sentiments ou d’analyses feutrées, murmure à l’oreille du Président qu’il est, après tout, le seul Président. Bien sûr qu’il est le Président. Légitime. Elu. Respecté. Mais à trop répéter cette évidence comme si elle excluait toute autre forme de légitimité historique, ces nouveaux courtisans fabriquent une tension institutionnelle inutile, dangereuse, contre-productive. Ils travaillent, souvent sans même le comprendre, à désarticuler une alchimie rare entre deux hommes et deux fonctions qui n’ont jamais été en concurrence, mais en complémentarité.

Le discours de Sonko n’est pas un affrontement. C’est une piqûre de rappel. Il parle depuis sa place, celle du président du parti, celle du porteur de vision, celle du gardien de la cohérence historique. Et ce qu’il rappelle, c’est que les silences qu’il s’imposait jusque-là ne signifiaient pas retrait, ni renoncement. Il observe. Il veille. Il ajuste. Il recadre. Et cela fait partie du processus. Car les révolutions meurent toujours d’abord par l’intérieur. Par l’oubli. Par les compromis internes mal assumés. Par les militants fatigués trop tôt. Par ceux qui, hier prompts à prendre la plume pour dénoncer, se sont soudain découverts une vocation pour les silences prudents. Par ceux qui occupaient les micros au premier bruit, mais qui aujourd’hui vivent dans la discrétion organisée, à l’abri des critiques et des engagements publics. A croire que l’arrivée au pouvoir les a anesthésiés.

Et pendant ce temps, d’autres — les plus retors — avancent leurs pions, façonnent une narration, s’inventent une proximité, jouent au conseiller du Prince, réécrivent les rapports. A force de souffler à Diomaye qu’il est le seul maître du jeu, ils l’isolent, doucement, subtilement. Ils dressent un mur entre lui et la source de son élan. Et à terme, c’est le peuple qu’ils éloignent de lui. Ils sont dangereux, non parce qu’ils veulent détruire, mais parce qu’ils dé-révolutionnent l’expérience en cours. Parce qu’ils troquent la dynamique populaire pour un confort présidentiel. Parce qu’ils veulent que tout rentre dans l’ordre, même si cet ordre n’est pas celui que les Sénégalais ont voulu en mars.

Feu sur ce quartier général ! Celui qui, dans les bureaux climatisés, se donne des airs de maîtrise, mais qui oublie d’où vient la légitimité réelle. Feu sur ceux qui ont cru que le combat s’arrêtait le jour de l’investiture. Feu sur ceux qui croient qu’il faut choisir entre les anciens compagnons et les nouveaux alliés. On ne choisit pas. On conjugue. On articule. On respecte les fidélités fondatrices. On ne les relègue pas derrière des alliances de dernière minute, aussi utiles soient-elles.

Ceux qui attisent aujourd’hui la moindre divergence, qui commentent les silences, qui fabriquent des « oppositions internes », travaillent, qu’ils le veuillent ou non, à faire naître une crise institutionnelle. Et dans une telle crise, personne ne gagne. Ni Sonko, ni Diomaye. Ni les soutiens, ni les critiques. Et surtout, pas le Sénégal.

La sortie d’Ousmane Sonko est donc un acte de loyauté lucide. Une mise en garde. Un acte de parole pour contenir le non-dit. Une alerte pour que nul n’oublie que la dynamique actuelle repose sur une promesse commune, et non sur des jeux d’appareil. Ce n’est ni un retour de flamme, ni un repli. C’est un ressaisissement. Et ceux qui ont encore le sens de l’Histoire comprendront.

« Il ne faut pas craindre le désordre dans le ciel, il faut craindre le désordre dans les cœurs. » — Mao Zedong

Aujourd’hui, camarade, le ciel est clair. Mais les cœurs doivent rester fermes, unis, conscients. Feu sur le quartier général, oui — non pour le brûler, mais pour qu’il reste vivant. Pour qu’il n’oublie pas qu’il est né du feu. Et qu’il n’y a de révolution durable que celle qui se surveille elle-même.

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