La République des CV : quand l’ambition vire à l’opportunisme

Par Mamadou Sèye

Camarade, un phénomène singulier traverse aujourd’hui notre vie politique : la ruée soudaine vers les CV. Pas les CV professionnels qui relatent un parcours solide, mais ces CV “orientés” que certains rédigent fébrilement, avec la conviction que la période actuelle est une fenêtre miraculeuse pour s’accrocher à un poste. On polit la page, on réécrit la biographie, on consulte des “experts” improvisés, persuadé qu’un document bien présenté pourra suppléer à une absence criante de légitimité politique ou militante. Beaucoup semblent même convaincus qu’ils seront nommés à la place des militants de PASTEF, que Diomaye n’attend que leur “profil” pour contourner ceux qui ont porté le projet quand il n’était qu’une promesse. L’illusion est totale.

Pour certains, séduire Diomaye est devenu un sport national. On fait les yeux doux au pouvoir naissant, on adopte un ton mesuré, on se réinvente une posture, persuadé que l’époque récompense l’habileté. Mais la naïveté est flagrante : ceux qui pensent contourner l’esprit d’une révolution politique oublient une vérité simple — la légitimité ne s’improvise pas. Et elle ne se télécharge pas non plus sous forme de PDF.

Ce mouvement d’opportunisme se produit au moment même où la société sénégalaise a profondément changé. Les familles s’en mêlent désormais : épouses, enfants, frères, belles-familles scrutent la moindre démarche du chef de famille ou de la conjointe. La posture publique n’est plus une affaire personnelle. Elle engage l’entourage, l’honneur, la réputation, la cohésion familiale. Ce que l’on disait hier dans les salons se vérifie aujourd’hui en temps réel sur les réseaux sociaux. Une maladresse devient un dérapage, un renoncement devient un stigmate, un positionnement douteux devient une marque indélébile.

C’est que le Sénégal a basculé dans une forme nouvelle de culture politique : le poste ne garantit plus la dignité, et la dignité vaut parfois mieux qu’un poste obtenu dans des conditions douteuses. La population, plus informée, plus exigeante, refuse désormais d’applaudir ceux qui rampent ou se contorsionnent pour accéder à une fonction. Elle juge non seulement ce que l’on devient, mais surtout comment on y arrive.

L’opinion publique est devenue la première institution du pays. Implacable, vigilante, sans droit de grâce. Elle n’accorde plus de crédit à celui qui obtient une responsabilité en quémandant, en jouant des coudes, en trahissant, ou en singeant une loyauté artificielle envers l’exécutif. Les Sénégalais veulent des dirigeants dont le parcours est cohérent, dont l’engagement est réel, dont la verticalité morale est intacte.

Et dans cette dynamique, camarade, les opportunistes se trompent d’époque. Ils croient entrer par la petite porte alors que la société a installé des projecteurs sur l’entrée principale. Ils se pensent discrets alors qu’ils évoluent dans un pays où tout se voit, tout se commente, tout s’archive. Ils imaginent tromper les militants de PASTEF, alors que ces derniers constituent aujourd’hui l’une des bases politiques les plus vigilantes et les plus jalouses de la cohérence du projet national.

Le paradoxe est là : alors qu’ils veulent se rendre indispensables, ces opportunistes deviennent visibles pour de mauvaises raisons. Et dans un Sénégal où l’honneur, la dignité et l’authenticité sont désormais des valeurs cardinales, la tentation de la nomination à tout prix finit souvent par coûter plus cher qu’elle ne rapporte.

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