Par Mamadou Sèye
Dans le tumulte politique sénégalais, un élément essentiel échappe au débat intérieur : le regard panafricain, ce miroir externe qui observe, analyse, s’inquiète et parfois juge plus sévèrement que nos propres chroniqueurs. Pour les panafricanistes, ce qui se passe au Sénégal dépasse largement une querelle d’appareil ou d’ambitions. Ce pays était devenu, depuis 2023, le laboratoire le plus abouti d’une transition populaire, souverainiste et assumée, le seul espace où la contestation d’un ordre politique verrouillé avait trouvé une issue institutionnelle sans effusion de sang. Et dans cette narration continentale, Ousmane Sonko demeure la figure centrale, l’homme qui a redonné souffle à des millions de jeunes et replacé le Sénégal au cœur de l’imaginaire de la renaissance africaine.
Pour ces intellectuels, journalistes, universitaires et militants du continent, Sonko n’est pas seulement un leader national : il est devenu un code, un principe d’action, un monument symbolique de résistance et de cohérence. Ils savent que l’Etat sénégalais n’aurait jamais changé de main sans sa détermination. Ils savent que Diomaye n’aurait jamais franchi la porte du Palais sans l’élan insurrectionnel maîtrisé que Sonko a su canaliser. Ils savent enfin que, dans toute transformation politique profonde, il y a toujours un architecte idéologique et un porte-parole institutionnel. Dans cette équation, Sonko est l’architecte, Diomaye le dépositaire. Et toute tentative d’inversion de cette hiérarchie naturelle déclenche immédiatement la suspicion.
C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. La création de la coalition Diomaye Président, les signaux diffus d’une présidentialisation individualiste, les alliances floues et les repositionnements opportunistes sont perçus, dans les milieux panafricanistes, comme les premiers indices d’un glissement préoccupant, un glissement qui pourrait rapidement abîmer la promesse historique du 24 mars. Pour eux, toute dissociation entre Diomaye et PASTEF est une erreur stratégique majeure. Car gouverner seul, dans un Etat post-colonial encore structuré par les réseaux anciens, équivaut à se livrer à ces réseaux. Les panafricanistes ont vu ce scénario ailleurs : des leaders surgis des luttes populaires qui, faute d’appareil solide, furent absorbés par les systèmes qu’ils voulaient renverser. Ils ont vu des héros devenir des gestionnaires prudentiels. Ils ont vu des ruptures devenir des normalisations. Ils craignent que le Sénégal n’emprunte la même pente.
Dans leur lecture, Diomaye affaiblit sa propre légitimité lorsqu’il s’éloigne de la matrice Sonko. Ce n’est pas une hostilité personnelle ; c’est un diagnostic politique. Car le souffle révolutionnaire, l’épaisseur idéologique, la clarté doctrinale, la capacité de mobilisation internationale n’émanent pas du Palais mais du projet politique dont Sonko est l’incarnation insubstituable. Et plus le Président s’en écarte, plus il s’expose à la tentation des alliances contre-nature, à la dilution de ses principes, à la dépendance à l’égard de forces qui n’ont jamais partagé l’ambition de rupture.
Les panafricanistes ne sont pas dupes : ils voient les repositionnements rapides, les tentatives de reconstitution de réseaux, les signaux d’ouverture envers des acteurs qui, hier encore, symbolisaient précisément ce que la révolution sénégalaise voulait défaire. Ils observent la montée d’un pragmatisme inquiet, qui ressemble davantage à une stratégie de survie qu’à une consolidation du projet initial. Ils savent aussi que tout chef d’Etat sans appareil finit par emprunter la voie de la modération contrainte, celle qui sacrifie les idéaux sur l’autel des équilibres politiques temporaires.
C’est pourquoi ils demeurent, aujourd’hui encore, profondément attachés à Sonko, non par nostalgie, mais par logique. Pour eux, il est la boussole, le gardien du sens, l’homme qui peut encore rappeler que l’histoire du Sénégal, en 2024, s’est écrite sur un mode inédit : par la volonté populaire, par la résistance à l’injustice et par la clarté doctrinale. En Sonko, ils voient la garantie que cette histoire ne devienne pas une parenthèse vite refermée. En Diomaye, ils espèrent un Président à la hauteur de cette charge, mais ils redoutent qu’en cherchant à exister politiquement sans son socle, il ne finisse par affaiblir la dynamique qu’il a pour mission de prolonger.
Au fond, la perception panafricaniste n’est pas hostile : elle est vigilante, exigeante, sévère parce qu’elle est fondée sur un immense espoir. Le Sénégal n’est pas un pays africain comme les autres dans l’œil de ces observateurs : il est devenu le symbole fragile mais précieux d’une alternative possible. Toute déviation, toute hésitation, toute fragmentation y est scrutée comme un risque continental.
Le message implicite qu’ils envoient est clair : l’histoire n’a pas été écrite pour être reniée au lendemain de la victoire. La place centrale de Sonko dans le récit n’est pas négociable car elle est, pour eux, la condition même de la cohérence du projet. Et Diomaye, s’il veut inscrire son nom dans cette continuité plutôt que dans une parenthèse, devra tôt ou tard choisir entre l’ambition solitaire et la fidélité à la matrice qui a rendu possible son ascension. Aujourd’hui, le continent regarde, observe et attend — non pas un homme, mais la préservation d’un sens.