Nommer, c’est gouverner

Par Mamadou Sèye

Il est des moments où le temps ne doit pas être laissé aux hésitations, encore moins aux bavardages de coulisse. Le contexte actuel du pays appelle à des actes, et non à des promesses. La Constitution est claire : le Président de la République nomme aux emplois civils et militaires. Cette prérogative n’est pas un ornement, mais un levier essentiel pour gouverner, impulser et corriger. Dès lors, comment comprendre qu’à l’heure où se jouent des équilibres si sensibles, des postes stratégiques demeurent en suspens, donnant prise à toutes les rumeurs, à toutes les manipulations, à toutes les impatiences ?

Prenons le cas de l’OFNAC. Faut-il vraiment, après tout ce qui s’est passé, tolérer que prospèrent des débats byzantins pour savoir qui doit être placé à sa tête ? Faut-il laisser aux cercles de l’intrigue le soin de dicter l’agenda républicain ? Non. Gouverner, c’est trancher. Gouverner, c’est assumer ses choix. Gouverner, c’est donner au peuple les preuves qu’on n’a pas peur d’utiliser des moyens licites et légitimes pour conduire le projet promis.

Car disons-le : si certains milieux s’agitent, si d’autres osent afficher encore une mine renfrognée, c’est parce que l’autorité elle-même a laissé s’installer l’idée qu’il y aurait une crainte diffuse, une peur qui ne dit pas son nom, de poser les actes fermes. On a beau parler de rupture, celle-ci ne doit pas se confondre avec le laxisme ni avec le désordre. La rupture, ce n’est pas le flottement : c’est la lucidité de savoir corriger les erreurs de casting et la rigueur d’avancer sans états d’âme.

L’histoire l’enseigne : partout, les grandes Nations se sont construites sur la loyauté et la cohérence. De Gaulle, en 1958, s’est entouré d’hommes dont il connaissait la fidélité à l’idée qu’il incarnait. Roosevelt, en pleine guerre, n’a pas laissé à ses adversaires le soin de désigner ses généraux : il a choisi Marshall, Eisenhower, Patton, parce qu’ils partageaient la vision et l’urgence. Mandela, au sortir de Robben Island, a confié des responsabilités à ses compagnons de lutte, tout en ouvrant la porte à la réconciliation nationale. Pourquoi ? Parce que partout dans le monde, nommer, c’est gouverner avec ceux qui ont partagé le combat.

Or, que voyons-nous chez nous ? Un bavardage incessant, une propension inquiétante à tout mettre en débat, comme si la République devait fonctionner à la manière d’un forum permanent. Et paradoxe ultime : ce sont les autorités elles-mêmes qui, en laissant traîner des postes vacants ou mal pourvus, offrent aux milieux hostiles la possibilité d’occuper le terrain.

La même exigence vaut pour la justice. On parle de mettre en place une Cour constitutionnelle : soit. Mais d’ici là, tout le monde a vu comment certains magistrats ont été instrumentalisés par l’ancien régime. Des dossiers montés, orientés, manipulés au mépris de l’équité. Il ne s’agit pas de reproduire ce qui a existé. Mais il ne s’agit pas non plus d’être naïf. La justice est le point sensible où les populations attendent le plus des nouvelles autorités, parce qu’elles savent que sans elle, tout projet de rupture est vidé de son sens.

Être juste ne signifie pas être faible. Être équitable ne signifie pas être aveugle. Les peuples pardonnent des lenteurs, parfois même des erreurs, mais jamais la naïveté. Car elle ouvre la porte aux mêmes dérives qu’hier. Senghor, en son temps, avait compris que l’indépendance politique devait s’accompagner d’une administration solide et d’une justice encadrée. Sankara, à Ouagadougou, a très vite institué des tribunaux populaires pour montrer que la rupture était réelle, même si les excès d’alors ont laissé des traces. Dans notre contexte, il ne s’agit ni de tribunaux expéditifs ni de complaisance, mais d’une justice crédible et ferme, protégée des manœuvres de clans et des fidélités troubles.

La responsabilité est donc claire. Il ne s’agit pas de reproduire les pratiques d’avant. Il ne s’agit pas de verrouiller, ni de confisquer. Mais rupture ne veut pas dire licence. Rupture ne veut pas dire improvisation. Rupture veut dire une capacité à nommer avec cohérence, rapidité et fermeté.

L’heure n’est plus aux atermoiements. Gouverner, c’est nommer. Et nommer avec cohérence, c’est gouverner avec autorité. Ceux qui hésitent donnent prise au désordre ; ceux qui tranchent donnent confiance au peuple. L’histoire jugera toujours ceux qui ont assumé leurs responsabilités mieux que ceux qui ont laissé filer le temps.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *