Par Mamadou Sèye
Le discours présidentiel, délivré d’abord en français puis en wolof, aura voulu installer une promesse cardinale : la paix. Une paix invoquée comme bien suprême, comme horizon commun, comme responsabilité personnelle du Chef de l’Etat. Le geste est fort, le ton mesuré, la posture institutionnelle assumée. Mais dans le contexte politique actuel, la paix ne peut plus être énoncée comme un principe abstrait ; elle est devenue une équation exigeante, dont la variable décisive demeure la justice.
Car l’histoire politique, ici comme ailleurs, enseigne une leçon constante : il n’existe pas de paix durable sans justice perceptible. De la “paix civile” théorisée par Hobbes, fondée sur la peur du chaos, à la paix républicaine pensée par Rawls comme produit d’institutions justes, la stabilité ne tient que lorsqu’elle est ressentie comme légitime. Or, dans la conscience populaire sénégalaise, la justice attendue n’est ni vengeresse ni expéditive ; elle est simplement visible, compréhensible et crédible. A défaut, la paix devient une injonction à la patience, non une adhésion collective.
C’est ici que s’installe le premier malaise. En se posant en garant de la paix, sans arrimer clairement cette paix à un calendrier intelligible de reddition des comptes et à une célérité assumée de l’action judiciaire, le discours crée une tension. Sans justice en mouvement, la paix promise risque d’être perçue comme une pause, un temps mort imposé, alors que le peuple réclame un temps politique agissant. L’expérience comparée des transitions — de l’Afrique du Sud post-apartheid à certaines alternances latino-américaines — montre pourtant que lorsque la justice tarde sans repères, elle se mue en amnistie de fait, et la frustration remplace l’espérance.
Mais la séquence ne se limite pas à la justice. Elle engage, plus profondément, la question de la cohérence politique. Le Président affirme que le projet porté par PASTEF demeure sa boussole. Cette déclaration est lourde de sens : elle vise à maintenir le lien symbolique avec la matrice idéologique qui a rendu possible l’alternance. Pourtant, dans le même temps, les actes posés dessinent une architecture nouvelle, qui interroge cette continuité.
La démission des instances dirigeantes de PASTEF, tout en demeurant simple militant, a été justifiée par la volonté d’incarner l’Etat au-dessus des partis, de se placer dans une verticalité républicaine qui protège l’institution présidentielle. Cette logique est connue ; elle renvoie à une tradition weberienne de la fonction, où la légitimité légale-rationnelle impose une distance avec l’appareil partisan. Mais cette distance proclamée se heurte immédiatement à la création d’une coalition politique nouvelle formule, “Diomaye Président”, structurée en dehors de PASTEF et adossée à la figure présidentielle elle-même.
C’est là que surgit la zone grise de la cohérence. Comment se retirer des instances d’un parti pour éviter la confusion entre Etat et parti, tout en construisant une coalition politique explicitement centrée sur le Président ? Comment affirmer la permanence d’une boussole idéologique tout en recomposant le champ des loyautés autour d’un dispositif qui, de fait, décentre le parti-matrice ? La question n’est pas morale ; elle est politique. Elle concerne la lisibilité de la trajectoire et la fidélité perçue à la promesse initiale.
Cette tension se traduit déjà dans les faits. La tournée économique en Casamance, malgré l’appel clair d’Ousmane Sonko à un accueil populaire, n’a pas suscité la mobilisation attendue. Le silence des populations n’est pas un détail folklorique ; en politique, il constitue un indicateur. Il ne dit pas nécessairement le rejet, mais il signale une attente contrariée, un temps de retrait, parfois une désorientation. Les grandes transitions connaissent souvent ces moments où la base cesse d’applaudir avant même de contester.
Dans la diaspora, le phénomène est plus tranché. Historiquement plus idéologique, plus exigeante, moins sensible aux compromis institutionnels, elle exprime déjà une conviction structurante : le rendez-vous de 2029 est mentalement acté, avec l’idée qu’un second mandat pour Diomaye, dans la configuration actuelle, n’est pas souhaité. Là encore, il ne s’agit pas encore d’une force organisée, mais d’un imaginaire politique en formation — et l’histoire enseigne que les imaginaires précèdent souvent les recompositions.
Le discours en wolof, intervenant après le français, a cherché à réparer une distance, à recréer une proximité émotionnelle avec la base populaire. Le geste est pertinent. Mais la langue, si elle rapproche, ne remplace pas la clarification politique. Elle adoucit la forme sans dissiper les interrogations de fond. Le ton apaisant, presque pédagogique, stabilise l’institution et rassure les partenaires ; il n’enclenche pas encore la remobilisation militante.
Nous sommes donc à un moment précis, identifiable, presque classique dans les cycles politiques : la fin de l’état de grâce et l’entrée dans le temps long de la gouvernance. Gramsci parlait de ces interrègnes où “l’ancien meurt et le nouveau tarde à naître”. Sans forcer l’analogie, il est clair que la rupture proclamée doit désormais s’éprouver. Et elle ne s’éprouvera ni par l’invocation de la paix seule, ni par la seule prudence institutionnelle, mais par des signaux clairs de justice en action et une cohérence politique assumée.
Ce papier n’est ni un procès, ni une sommation. C’est un avertissement loyal, au sens noble du terme. La paix que le Président veut garantir ne sera pleinement acceptée que si elle est vécue comme le fruit d’une justice en marche. Et la fidélité au projet qui l’a porté ne sera crédible que si l’architecture politique mise en place ne brouille pas la boussole qu’il revendique. Le temps n’est pas à la rupture verbale, mais il n’est plus au flou stratégique. Les silences, désormais, parlent autant que les discours.