Par Mamadou Sèye
Il aura suffi que le détroit d’Ormuz se grippe pour que, dans un réflexe presque mécanique, les regards se tournent vers les marchés… et bientôt vers les assiettes. Ce passage étroit, par où transite une part essentielle du commerce énergétique mondial, est en train de rappeler au monde — et surtout à l’Afrique — une vérité que l’on préfère souvent ignorer : la sécurité alimentaire ne se négocie pas à des milliers de kilomètres de ses propres terres.
La montée des tensions entre les Etats-Unis, Israël et Iran n’a, en apparence, rien à voir avec le quotidien du consommateur sénégalais. Et pourtant. A mesure que les primes d’assurance explosent, que les navires hésitent à s’engager dans des zones devenues à risque, et que les coûts du fret maritime s’envolent, c’est toute la chaîne d’approvisionnement mondiale qui se tend. Et avec elle, le prix du riz, ce produit banal devenu pilier de l’alimentation nationale.
Dans ce jeu d’équilibre fragile, l’Inde occupe une place écrasante. Avec plus de 40 % des exportations mondiales, elle est le véritable régulateur du marché. Lorsque ses flux ralentissent, ce n’est pas une simple perturbation : c’est un signal d’alerte global. Or aujourd’hui, les exportateurs indiens hésitent, les contrats se raréfient, et les incertitudes logistiques s’accumulent. Le riz existe, mais il circule mal. Et dans un monde dépendant des flux, cela suffit à créer de la tension.
C’est ici que le Sénégal entre en scène, non pas comme acteur, mais comme révélateur. Car derrière cette crise conjoncturelle se cache une réalité structurelle : notre dépendance massive au riz importé. Pendant des décennies, le pays a organisé, parfois inconsciemment, sa vulnérabilité, en s’habituant à un modèle où nourrir sa population dépend d’équilibres extérieurs — géopolitiques, commerciaux, logistiques — sur lesquels il n’a aucune prise.
Et pourtant, un frémissement stratégique est en cours.
Sous l’impulsion du Premier ministre Ousmane Sonko, une décision est venue rompre avec cette inertie : imposer progressivement le riz local dans la commande publique. Derrière cette mesure, en apparence technique, se cache une vision autrement plus ambitieuse. Il ne s’agit pas seulement d’écouler une production nationale en difficulté, notamment celle de la vallée du fleuve Sénégal. Il s’agit de reconfigurer la demande intérieure, de faire de l’Etat un levier de transformation économique, et surtout de poser les bases d’une souveraineté alimentaire longtemps proclamée mais rarement construite.
Car le paradoxe était devenu intenable : des récoltes locales abondantes coexistant avec une dépendance persistante aux importations. D’un côté, des producteurs confrontés à des difficultés d’écoulement ; de l’autre, un marché dominé par des habitudes de consommation façonnées par des décennies d’importations de riz asiatique. Entre les deux, un Etat longtemps spectateur.
Ce que change la décision actuelle, c’est précisément cela : l’Etat devient acteur.
Mais il serait illusoire de croire que le simple volontarisme politique suffira. La réalité est plus rugueuse. Le riz local doit encore convaincre : sur le prix, sur la qualité perçue, sur la régularité de l’offre, sur la distribution. Les circuits doivent être structurés, les standards harmonisés, les consommateurs rassurés. Car une souveraineté alimentaire ne se décrète pas — elle se construit, patiemment, dans les champs comme dans les marchés.
Reste que le timing, lui, est saisissant.
Au moment même où les routes maritimes se compliquent, où les coûts d’importation deviennent imprévisibles, où les grands équilibres mondiaux vacillent, le Sénégal amorce — timidement mais résolument — un virage vers lui-même. Comme si la crise internationale venait valider, par la contrainte, une orientation qui relevait jusqu’ici du choix politique.
Quand le monde devient incertain, la dépendance devient un risque. Et l’autonomie, une nécessité.
Le riz de la vallée n’est peut-être pas encore en mesure de remplacer totalement les importations. Mais il représente désormais bien plus qu’une production agricole : il est une assurance, une marge de manœuvre, un début de réponse face à un monde où les certitudes s’effritent.
Et dans ce nouvel ordre des choses, une évidence s’impose :
la véritable souveraineté ne se mesure pas dans les discours, mais dans la capacité d’un pays à nourrir son peuple, même lorsque les détroits du monde se ferment.