Reddition des comptes : mythe fondateur ou horizon impossible ?

Par Mamadou Sèye

La reddition des comptes fut le socle moral de l’alternance. Elle n’était pas un simple slogan de campagne. Elle était une promesse de rupture, une exigence populaire, une sorte de contrat moral passé entre le peuple et ceux qui aspiraient à gouverner. Dans les meetings, dans les quartiers, dans les universités, elle sonnait comme une restauration de la dignité nationale.

Aujourd’hui, l’exercice du pouvoir impose sa temporalité, ses contraintes, ses équilibres. Gouverner n’est pas militer. Administrer un Etat ne relève pas du verbe incantatoire mais de la mécanique institutionnelle, des preuves juridiquement établies, des procédures rigoureuses, des arbitrages parfois frustrants. Et c’est là que naît le trouble.

Lorsque Ousmane Sonko laisse entendre que l’espoir d’une reddition des comptes s’amenuise, une onde traverse la base. Non pas parce que le peuple réclame la vengeance. Mais parce qu’il réclame la cohérence. La cohérence entre la parole d’hier et l’action d’aujourd’hui.

Le Président Bassirou Diomaye Faye, lui, détient constitutionnellement les leviers majeurs de l’impulsion judiciaire. L’équation devient alors institutionnelle autant que politique. Qui décide ? Qui impulse ? Qui temporise ? Et surtout : quelle stratégie globale sous-tend ce tempo ?

Il faut le dire avec lucidité : une reddition des comptes mal préparée fragilise l’Etat. Une reddition précipitée affaiblit la crédibilité internationale. Une reddition sélective entame la légitimité morale. Mais une reddition abandonnée érode la confiance populaire.

La difficulté est donc immense. Entre l’exigence militante et la prudence étatique, il y a une frontière invisible mais réelle. L’Etat n’est pas un tribunal révolutionnaire. Il est une architecture de règles. Et ces règles protègent tout le monde — y compris ceux qui hier les ont peut-être instrumentalisées.

La vraie question n’est peut-être pas de savoir si la reddition aura lieu. Elle est de savoir quelle forme elle prendra. Sera-t-elle judiciaire, administrative, politique, symbolique ? Sera-t-elle progressive, méthodique, silencieuse ? Ou attend-on un grand moment cathartique qui n’adviendra jamais ?

Un pouvoir fort n’a pas besoin de théâtraliser la justice. Mais un pouvoir né d’une espérance morale ne peut ignorer l’attente populaire. La maturité politique consiste peut-être à transformer la promesse punitive en réforme structurelle : transparence budgétaire, traçabilité des marchés publics, verrouillage des mécanismes de prédation.

Car au fond, la reddition des comptes n’est pas seulement tournée vers le passé. Elle est un avertissement pour l’avenir. Elle signifie : plus jamais ça.

Le risque aujourd’hui serait double. Soit alimenter l’illusion d’un grand soir judiciaire qui ne viendra pas. Soit banaliser l’idée que la promesse n’était qu’un outil électoral. Dans les deux cas, la confiance se fissure.

Gouverner, c’est arbitrer entre la pureté du principe et la dureté du réel. L’histoire jugera moins la sévérité des sanctions que la solidité des réformes. Mais une chose demeure certaine : la force d’un régime issu d’une exigence éthique repose sur sa capacité à ne pas donner le sentiment de renoncer.

La reddition des comptes n’est ni un mythe fondateur à oublier, ni un horizon impossible à atteindre. Elle est une épreuve de vérité. Et dans cette épreuve, ce n’est pas la colère qui doit guider l’action. C’est la constance.

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