Par Mamadou Sèye
En annonçant, dans son adresse à la Nation du 31 décembre, l’engagement des grandes réformes institutionnelles et normatives dès le premier trimestre de la nouvelle année, le Président de la République a franchi un seuil décisif. A partir de cet instant, la gouvernance de rupture cesse d’être un slogan politique pour devenir une obligation d’Etat, soumise au temps, au droit et à l’exigence démocratique.
Ces réformes s’inscrivent dans une trajectoire historique longue, jalonnée de diagnostics partagés sur les limites du système institutionnel sénégalais. Depuis des décennies, le constat est récurrent : un déséquilibre structurel de l’exécutif, marqué par un hyper-présidentialisme qui concentre les pouvoirs, affaiblit la responsabilité gouvernementale et brouille la lisibilité de l’action publique. La rupture annoncée ne peut donc être qu’institutionnelle avant d’être politique.
Dans ce cadre, le renforcement des pouvoirs du Premier ministre apparaît comme une clé de voûte. Non pour importer artificiellement un régime parlementaire, mais pour rationaliser le dualisme exécutif prévu par la Constitution. Un Premier ministre doté d’une autorité effective sur l’action gouvernementale, pleinement responsable devant l’Assemblée nationale, redonne sens à la séparation des pouvoirs et restaure le principe fondamental de responsabilité politique. L’Etat y gagne en cohérence, la démocratie en lisibilité.
Ce choix n’amoindrit en rien la fonction présidentielle. Il la requalifie. En se dégageant de la gestion quotidienne et de l’arbitrage permanent des affaires courantes, le Président se repositionne comme garant des institutions, stratège de long terme et arbitre suprême, conformément à l’esprit républicain. La force d’un Etat moderne ne réside pas dans la concentration du pouvoir, mais dans la solidité de ses mécanismes.
Les autres chantiers évoqués — création d’une Cour constitutionnelle, refonte du dispositif électoral, indépendance accrue des organes de contrôle, rationalisation des institutions — procèdent de la même logique normative. Ils visent à substituer la règle à la personnalisation, la procédure à l’arbitraire, la continuité institutionnelle à la contingence politique. Autrement dit, à faire passer le pouvoir du registre de la domination à celui de la régulation.
Le calendrier annoncé confère à ces réformes une densité particulière. Le premier trimestre devient un moment de vérité, non seulement pour l’exécutif, mais pour l’ensemble du système politique. Car une réforme institutionnelle n’est crédible que si elle est claire dans ses objectifs, rigoureuse dans son écriture et irréversible dans ses effets. A défaut, elle nourrit le soupçon et alimente la défiance.
La gouvernance de rupture sera donc jugée à l’aune de sa capacité à instituer le changement, et non à l’énoncer. Le peuple, qui a conféré un mandat net, attend désormais que ce mandat se traduise en normes, en équilibres nouveaux et en pratiques durables. L’histoire constitutionnelle du Sénégal entre dans une phase charnière.
Et dans cette phase, il ne s’agit plus de promettre la rupture, mais de l’écrire dans le droit.