Quand l’Europe applaudit l’exception, elle abdique le droit

Par Mamadou Sèye

Ce qui choque aujourd’hui n’est même plus la brutalité du geste posé contre Nicolás Maduro et son épouse. Ce qui heurte l’intelligence politique, c’est la réaction européenne, et singulièrement celle d’Emmanuel Macron, tant elle révèle une mue profonde, inquiétante et désormais assumée : l’Europe ne défend plus le droit international, elle l’accompagne quand il dérange moins les rapports de force dominants.

Qu’on apprécie ou non Maduro n’est pas la question. Elle ne l’a jamais été. Le véritable sujet est ailleurs : dans la normalisation d’un acte d’exception, validé politiquement, commenté moralement, et vidé de toute interrogation juridique sérieuse. A partir de cet instant, le monde ne fonctionne plus par règles, mais par permissions tacites.

Car enfin, depuis quand “capture-t-on” un chef d’État en exercice sans mandat multilatéral incontestable, sans procédure internationale limpide, sans débat préalable au sein des instances censées garantir l’ordre mondial ? Et surtout : depuis quand l’Europe s’en félicite-t-elle à demi-mot ?

La réaction de Macron n’est pas un détail diplomatique. Elle est un symptôme. Celui de la fin de l’exception européenne, cette prétention – parfois fondée, souvent discutable – à incarner une troisième voie entre la brutalité des empires et le cynisme des blocs. La France gaullienne aurait pris de la distance. Elle aurait interrogé la méthode, rappelé les principes, exigé un cadre. La France macronienne, elle, valide l’acte et moralise le commentaire.

Ce glissement est lourd de conséquences.
En acceptant l’illégal au nom du “bien”, l’Europe crée un précédent. Et un précédent, en droit comme en politique, ne s’arrête jamais à son premier usage. Aujourd’hui Maduro, demain qui ? Quel dirigeant africain, asiatique ou latino-américain, estampillé “mauvais client”, pourra encore invoquer la souveraineté de son Etat face à une coalition décidée à s’en affranchir ?

C’est là que le discours européen devient insupportable.
Car il ne s’agit plus seulement d’hypocrisie, mais d’arrogance pédagogique. On explique au monde ce qu’est la démocratie tout en tolérant sa suspension. On invoque l’Etat de droit tout en justifiant l’exception. On sermonne les autres tout en s’exonérant soi-même de cohérence. Cette posture ne convainc plus. Elle irrite. Pire : elle discrédite durablement la parole européenne, notamment auprès des peuples du Sud, qui voient très bien où commence et où s’arrête l’universalité des principes.

A force de morale sélective, l’Europe alimente ce qu’elle prétend combattre : la défiance, le rejet, le basculement vers un monde post-occidental où plus personne n’écoute ses leçons. Emmanuel Macron peut multiplier les envolées sur les valeurs ; elles sonnent creux dès lors que la méthode contredit le discours.

Il faut le dire clairement :
ce qui est toléré aujourd’hui contre un dirigeant du Sud prépare les abus de demain contre d’autres Etats fragiles. Et ceux qui applaudissent aujourd’hui l’exception feindront la surprise quand elle se retournera contre eux sous d’autres cieux, avec d’autres justifications.

Ce débat dépasse Maduro.
Il concerne l’Afrique au premier chef, car l’histoire nous a appris une chose simple : lorsque le droit international devient variable, ce sont toujours les plus faibles qui en paient le prix.

Et c’est précisément pour cela qu’il est sain, nécessaire et urgent de rappeler une évidence que certains dirigeants européens semblent avoir oubliée :
on ne défend pas la démocratie en piétinant le droit, et l’on ne protège pas l’ordre international en en faisant un instrument à géométrie variable.


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