Par Mamadou Sèye
L’incroyable disparition de l’opposition sénégalaise est en train de devenir l’un des phénomènes politiques les plus fascinants de notre jeune démocratie. Depuis l’avènement du tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko, on assiste à une scène presque surréaliste : une opposition qui ne s’oppose plus, qui ne s’entend plus, qui ne sait plus où se placer, et qui semble avoir été complètement absorbée par l’objet même de sa détestation. Pendant longtemps , elle n’a eu qu’une obsession : Ousmane Sonko. Elle l’a diabolisé, caricaturé, traqué, espérant trouver en lui la faille rédemptrice qui pouvait la ramener aux affaires. Résultat : elle s’est perdue dans sa propre stratégie.
Le plus étonnant, c’est que cette opposition n’a presque jamais affronté Diomaye Faye, celui qui allait pourtant devenir Président. Elle ne l’a ni pris au sérieux, ni anticipé, ni véritablement étudié. Elle était focalisée sur Sonko au point de penser que tout passerait par lui, que toute stratégie devait tourner autour de lui, que toute ligne devait être définie contre lui. On aurait dit qu’elle ne voyait pas l’émergence d’une autre figure pourtant silencieuse, méthodique, structurée, patiente. Et ce silence-là fut son piège.
Il y a eu pire : à certains moments, une partie de l’opposition, dans une naïveté presque touchante, espérait secrètement une brouille entre Diomaye et Sonko. Oui camarade, ils ont rêvé d’un clash. Ils ont même commencé — on peut bien en rire aujourd’hui — à prodiguer des conseils à Diomaye. Comme si Diomaye allait soudain se retourner contre Sonko sous prétexte que quelques acteurs, en panne totale d’inspiration, lui murmuraient qu’il avait intérêt à s’émanciper. Rires. Toute une opposition transformée en conseillers improvisés, sans aucune influence réelle, espérant qu’un divorce politique mythique leur offrirait une revanche.
Mais voilà : les derniers événements ont montré qu’il existe bien des différences de points de vue entre Diomaye et Sonko. Ce qui est normal dans un système politique vivant. Ce qui est même sain. Ce qui est attendu entre deux personnalités fortes, intelligentes, engagées, aux profils très différents. Pourtant, ce que personne n’avait prévu, c’est que malgré ces divergences, Sonko occupe aujourd’hui un espace politico-institutionnel inédit : il est à la fois chef de gouvernement et chef de l’opposition. Oui camarade, chef des deux camps. Rires.
Le pays se retrouve donc dans une configuration où celui qu’on a passé des années à pourfendre est devenu l’axe central du jeu politique. Sonko est non seulement Premier ministre, mais il est aussi celui qui parle, critique, recadre, explique, mobilise et — quand il le faut — démonte calmement les arguments de ceux qui cherchent encore à exister. On peut tourner cela dans tous les sens : aucun leader de l’opposition traditionnelle n’a aujourd’hui la capacité de lui tenir tête. Aucun. Tous sont désorientés, incapables de proposer une grille de lecture nouvelle, encore moins une alternative. Ils commentent, ils s’indignent, ils s’éparpillent. Pendant que Sonko occupe la scène, eux occupent… les marges.
Ce qui est extraordinaire, c’est que l’opposition sénégalaise, après avoir misé toute son énergie à combattre Sonko, se retrouve aujourd’hui obligée de se repositionner… face à Sonko. Le paradoxe est total. Elle n’a jamais su affronter Diomaye, et maintenant elle n’ose plus affronter Sonko. Elle est prise en sandwich entre une institution présidentielle assumée et un chef de gouvernement qui joue un rôle analytique, parfois critique, parfois même frontal dans certains ajustements politiques internes. Elle ne sait plus où se mettre. Elle se tait ou elle cafouille.
Et plus grave encore : dans ses rares prises de parole, l’opposition ne parle presque jamais du bilan du nouveau pouvoir, ni de projets alternatifs, ni de propositions ambitieuses. Elle parle… de Sonko. Toujours Sonko. Encore Sonko. Indéfiniment Sonko. Comme si la politique avait été réduite à une seule personne. C’est dire à quel point Sonko a profondément marqué, perturbé et remodelé tout l’espace politique du pays. Pour le meilleur ou pour le pire selon les sensibilités, mais de manière incontestable. Et, ironie de l’histoire, ce n’est même plus un statut oppositionnel qui lui donne ce poids. C’est l’Etat lui-même.
L’autre élément que personne ne semble avoir anticipé, c’est la cohabitation singulière entre deux légitimités : celle d’un Président élu et celle d’un leader historique d’un mouvement politique qui a porté ce même Président au pouvoir. Cette cohabitation crée des frictions, des différences d’approche, parfois des nuances fortes. Mais elle crée aussi une dynamique unique où le jeu institutionnel et le jeu militant s’entrechoquent. Les opposants, eux, ne comprennent plus rien. Ils ne savent plus qui critiquer, quand critiquer, comment critiquer, ni même sur quoi critiquer. Ils sont dans une déroute intellectuelle totale.
Si l’on observe la scène politique des derniers mois, on voit une opposition qui n’a plus de narratif, plus de figure forte, plus de projet, plus de boussole. Elle a tout misé sur l’anti-Sonko. Et maintenant que Sonko est au pouvoir tout en restant lui-même, elle n’a plus aucun angle. Ses leaders ne maîtrisent ni le contexte, ni l’évolution rapide du régime, ni la psychologie du duo Diomaye–Sonko. Ils s’expriment comme s’ils vivaient encore en 2023, alors que le pays a totalement changé de dynamique.
Le phénomène le plus troublant est que même les critiques adressées récemment à Ousmane Sonko — notamment sur certaines positions gouvernementales ou sur ses déclarations — ne renforcent pas l’opposition. Au contraire : elles créent un débat à l’intérieur du pouvoir, et non entre pouvoir et opposition. Ce sont des différends internes, des nuances internes, des ajustements internes. Et c’est pourtant Sonko qui en sort encore renforcé en apparaissant comme celui qui ose dire, structurer, recadrer, assumer. Pendant que l’opposition assiste, impuissante, au spectacle.
Il y a aussi ce phénomène nouveau : le peuple n’écoute plus l’opposition. Elle parle dans le vide. Ce qu’elle dit ne produit plus de vibrations politiques. Les réseaux sociaux ne s’emballent plus. Les plateaux télé ne s’excitent plus. Les jeunes ne reprennent plus. Le pays regarde ailleurs. Le pays écoute ceux qui gouvernent. Et parmi ceux qui gouvernent, le plus audible, le plus visible, le plus impactant… reste Sonko. Il n’y a pas de miracle : la politique ne tolère pas le vide, et ce vide-là, l’opposition l’a laissé s’installer elle-même.
Dans cette séquence, Diomaye Faye apparaît pourtant comme un Président serein, calme, discipliné, respectueux de la séparation des pouvoirs et déterminé à construire son propre style. Et cette posture crée un contraste saisissant avec toute une opposition qui, elle, peine encore à trouver une posture cohérente. Mais paradoxalement, c’est Sonko — dans un rôle hybride, presque inédit — qui absorbe tout le choc politique. Il est l’homme que l’opposition n’arrive pas à combattre, l’homme qu’elle continue de craindre, l’homme qu’elle n’a jamais compris. Il est l’homme qu’elle a contribué, malgré elle, à installer au centre de tout.
Ce grand vide-là, ce retrait silencieux, cette incapacité collective à se réinventer, constituent aujourd’hui le cœur du problème. L’opposition sénégalaise a disparu parce qu’elle s’est laissée hypnotiser par sa propre obsession. Elle a prédit la chute de Sonko. Elle a prophétisé sa marginalisation. Elle a espéré son isolement. Et aujourd’hui, elle découvre — stupéfaite — un Sonko chef de gouvernement, acteur politique dominant, figure centrale du débat, mais aussi premier opposant à certains choix du pouvoir qu’il incarne pourtant. Camarade, que dire ? C’est extraordinaire. Et c’est historique.