Tenir l’Etat, tenir la Ligne

Par Mamadou Sèye

Il y a des périodes où la politique cesse d’être un simple jeu de positionnement et devient un test de maturité collective. Le Sénégal traverse l’une de ces périodes. La décision du Président de la République d’ouvrir une coalition politique sans y inclure le PASTEF a créé des lectures, des inquiétudes, des calculs — trop de calculs. Mais ce moment n’est pas un cataclysme. Il n’est ni la fin d’un projet, ni la remise en question d’une légitimité politique. Il est un révélateur. Révélateur de l’Etat, révélateur du parti, révélateur surtout de la qualité des hommes et des femmes placés au cœur de cette alternance.

Car il faut le dire sans trembler : on ne gouverne pas au centre d’un peuple qui souffre avec des cadres qui doutent d’eux-mêmes. La République ne peut pas être tirée en avant par des fonctionnaires tétanisés par le moindre souffle politique. Et un parti né dans la rigueur, dans la discipline, dans le refus de la compromission, ne peut pas se permettre de voir ses propres représentants vaciller dès que se présentent les premières secousses de l’exercice du pouvoir. Le pays est trop fragile. Le contexte régional est trop instable. Les attentes populaires sont trop lourdes.

Le Président nomme, décide, arbitre. C’est sa prérogative constitutionnelle. Et les cadres issus du PASTEF doivent rester d’une loyauté institutionnelle irréprochable. Mais la loyauté institutionnelle n’est pas la servilité. Elle n’est pas la perte de boussole politique. Elle n’est pas l’abandon discret des principes qui ont fait la force du parti. Il y a une différence fondamentale entre servir l’Etat et renier une ligne. L’un est un devoir ; l’autre est un renoncement.

Dans ces moments de tension, les cadres doivent comprendre qu’ils portent une double responsabilité : responsabilité de fonction et responsabilité de symbole. Ils occupent des postes déterminants parce qu’un projet de rupture les y a portés. Leur présence dans l’appareil d’Etat est la traduction matérielle d’un vote massif, d’un espoir collectif, d’un désir de changement. S’ils se laissent absorber par les vieilles méthodes, les réflexes de survie, les petits deals, ils trahiraient non seulement le parti, mais l’Etat lui-même. Car l’Etat sénégalais a besoin d’une refondation morale, pas d’un recyclage.

Il faut donc mettre fin à une ambiguïté dangereuse : ce n’est pas le parti qui est en crise. Ce sont certains comportements qui manquent de hauteur. La création d’une coalition sans le PASTEF n’a pas vocation à humilier qui que ce soit. C’est une démarche politique. Mais ce choix présidentiel oblige les cadres à un surcroît de discipline, de discernement et de résolution. On ne peut pas être à la fois détenteur d’une vision révolutionnaire et prisonnier d’une nervosité personnelle. On ne peut pas se présenter comme agent de transformation et courir après les signaux individuels.

Le Sénégal ne peut pas se permettre d’avoir des responsables qui, au lieu de travailler, passent leurs jours à interpréter les silences, à disséquer les gestes, à chercher des « signes » pour calibrer leur avenir professionnel. Un cadre qui tremble perd sa légitimité. Un cadre qui doute déjà de sa place devient un problème avant même d’être écarté. Le peuple n’a pas élu des inquiets : il a élu des résistants, des bâtisseurs, des organisateurs.

Ce moment exige donc un retour radical à l’essentiel : la discipline intellectuelle, la rigueur morale, la hauteur institutionnelle. Un directeur général, un ministre, un haut responsable n’a pas vocation à commenter les choix politiques du Président. Il a vocation à exécuter ses missions avec excellence. A réaliser ce pour quoi il a été placé là. A transformer les politiques publiques. A protéger l’Etat contre la médiocrité, les lenteurs et les improvisations. Et à informer sereinement la direction du parti, sans agitation, sans fuite, sans duplicité.

Le PASTEF, quant à lui, doit rester la source idéologique et morale des cadres qui en sont issus. Ne pas être dans la coalition ne signifie pas être hors du pouvoir. Cela signifie être dans une position particulière, peut-être inconfortable, mais politiquement féconde : celle qui oblige à la cohérence. Un parti sérieux n’est jamais défini par sa proximité immédiate avec le centre du pouvoir, mais par la constance de son projet. Et le projet PASTEF n’est pas un slogan : c’est une architecture intellectuelle faite de souveraineté, d’éthique, de justice, de transparence, d’efficacité publique. Un cadre qui se laisse distraire par l’agitation perd la ligne. Un cadre qui reste calme impose le respect.

Dans cette période, il faut donc être offensif dans le sérieux, offensif dans la rigueur, offensif dans l’institutionnel. L’offensive n’est pas dans les déclarations. Elle est dans la performance. Elle est dans la qualité du service rendu. Elle est dans la fermeté tranquille. Elle est dans la capacité à montrer qu’aucune tempête politique ne peut détourner une administration bien dirigée de ses objectifs. Les cadres doivent montrer qu’ils ne sont pas des acteurs politisés de circonstance, mais des gardiens du nouvel Etat que le peuple veut construire.

L’Etat, aujourd’hui, doit sentir que ceux qui le servent sont solides. Pas interprétatifs. Pas fébriles. Pas perméables aux rumeurs. Solides. Le pays doit sentir que l’alternance n’a pas produit une élite nerveuse, mais une élite responsable. Et le parti doit sentir que ses représentants n’ont pas été avalés par la mécanique du pouvoir, mais qu’ils y inscrivent leur marque avec dignité, sans provocation, sans passivité, sans trahison.

Nous devons sortir de cette période avec une vérité claire : ce ne sont pas les coalitions qui déterminent la valeur des hommes ; ce sont les hommes qui déterminent la valeur des coalitions. Un cadre PASTEF qui tient son rang, qui remplit sa fonction, qui respecte l’Etat tout en incarnant la ligne, devient indispensable. Un cadre qui se crispe devient superflu. L’histoire ne protège pas les hésitants.

Le pays attend. Le Parti observe. L’Etat avance. Et ceux qui ont été choisis pour incarner une rupture doivent maintenant prouver qu’ils savent gouverner sous pression, tenir leur cap dans les secousses, et rester fidèles à l’idéal qui les a amenés là. C’est dans la tempête que se révèle la stature.

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