Dette cachée, dette odieuse : et si le Sénégal portait le combat africain ?

Par Mamadou Sèye

Une secousse traverse aujourd’hui l’Afrique. A Accra, les rues ont grondé : le peuple ghanéen a dit non au diktat du FMI et de la Banque mondiale. Ce cri n’est pas isolé : il résonne à Dakar, à Bamako, à Ouagadougou, partout où les citoyens se demandent pourquoi leurs sacrifices devraient servir à rembourser des dettes contractées dans l’opacité, parfois au mépris de l’intérêt national.

Le Sénégal est aujourd’hui interpellé de plein fouet. La révélation de dettes dissimulées, masquées dans les comptes de l’Etat, n’est pas un simple scandale de gouvernance : c’est une remise en cause radicale de la légitimité de notre endettement. Car qu’est-ce qu’une dette cachée ? Sinon un engagement contracté sans transparence, sans débat, sans contrôle, et donc sans légitimité populaire.

Bien sûr, l’Etat a prévu des mécanismes pour assurer le service de cette dette. Des impôts seront levés, des taxes créées, des sacrifices exigés. Mais la vraie question n’est pas de savoir si le gouvernement a trouvé comment payer. La vraie question est : devons-nous payer une dette que nous n’avons pas consentie, et qui n’a pas bénéficié au peuple ?

C’est ici que le débat doit s’ouvrir. Car en matière de dette, il existe une distinction claire entre :

  • la dette légitime : contractée pour financer des projets productifs, discutée et validée dans les règles, bénéficiant à la collectivité ;
  • la dette illégitime, ou odieuse : contractée dans l’opacité, sans bénéfice réel pour le peuple, parfois même pour enrichir des individus ou masquer des dérives budgétaires.

Le droit international reconnaît qu’une dette odieuse peut être contestée, suspendue, voire annulée. Dès lors, pourquoi le Sénégal continuerait-il à payer, aveuglément, des engagements dont la nature frauduleuse est désormais avérée ?

Mais ce combat ne peut être porté seul, ni par un gouvernement isolé, ni par une opposition partisane. Ce doit être un consensus national. Une cause qui transcende les clivages, où majorité et opposition, société civile, syndicats et patronat, intellectuels et religieux, s’accordent sur un principe fondamental : le Sénégal ne paiera pas ce qui ne relève pas de la volonté du peuple.

Ce consensus devra se traduire par des actes concrets :

  • un audit citoyen et indépendant de la dette, pour faire la lumière et distinguer le payable de l’impayable ;
  • une stratégie de négociation portée par l’Etat mais soutenue par l’ensemble de la Nation, pour renverser le rapport de force avec les créanciers ;
  • un front africain élargi, car aucun pays seul ne peut résister à la machine du FMI et de la Banque mondiale, mais un bloc uni peut imposer une nouvelle règle du jeu.

Le Sénégal, par sa tradition de dialogue et son poids diplomatique, peut prendre la tête de ce combat. Ce n’est pas une fuite en avant, c’est une nécessité historique. Car continuer à payer l’illégitime, c’est condamner des générations entières à vivre dans la précarité pour des dettes qu’elles n’ont pas contractées. Refuser de payer, c’est dire que la souveraineté populaire a un sens, que la démocratie n’est pas un mot creux, et que l’Afrique peut enfin se tenir debout.

La dissimulation de la dette sénégalaise est une honte pour nos institutions, mais elle peut devenir une chance pour nos peuples. Si nous faisons de ce scandale le point de départ d’une révolution de la transparence et de la souveraineté financière, alors l’histoire retiendra que c’est ici, au Sénégal, que l’Afrique a commencé à rompre ses chaînes invisibles.

Demain, le monde regardera notre choix. Allons-nous payer pour la fraude, ou allons-nous ouvrir un chemin de dignité ? L’histoire retiendra une seule chose : aurons-nous osé ?

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