Par Mamadou Sèye
Au Sénégal, le dimanche a changé de visage. Autrefois, il était réservé au thiéb, à l’attaya et aux palabres sous le manguier. Aujourd’hui, il est rythmé par le claquement des notifications et le défilement des lomotifs. Ces vidéos, petites ou grandes, ne sont plus des divertissements : elles sont des tribunaux ambulants, impitoyables et sans appel.
Un pas de danse malheureux ? Une dispute de couple filmée à la sauvette ? Des gestes anodins qui deviennent preuves irréfutables d’infamie ? En un clic, tout est exposé. Des couples se brisent, des amitiés s’effritent, des familles pleurent sur des cadavres sociaux que l’on croyait enterrés. Même les morts n’ont plus droit au silence : un téléphone allumé au mauvais moment peut livrer leur dignité aux curieux du monde entier.
Chacun vit désormais dans l’anticipation du scandale. On se méfie des invités, des cousins, du voisin, et surtout des smartphones, devenus les nouveaux gendarmes du quartier. On sourit moins, on danse moins, on vit comme sous un microscope. Le voyeurisme s’est démocratisé, et l’indiscrétion est devenue la norme.
Mais le plus cruel, c’est que ce tribunal populaire n’a ni avocat, ni appel, ni clémence. Une fois que ton image circule, tu appartiens à l’ombre du réseau, prisonnier des likes, des partages et des commentaires. Et nous, fascinés par cette cruauté, nous regardons, nous partageons, nous rions… oubliant que derrière chaque écran, il y a un être humain dont la vie peut basculer en un instant.
Alors, ce dimanche, avant de cliquer ou de partager, rappelle-toi ceci : les lomotifs ne pardonnent pas, et la vraie sagesse n’est pas de savoir danser ou sourire, mais de savoir protéger ce qui nous reste de vie privée dans un monde où chaque geste peut devenir verdict.