Par Mamadou Sèye
Il y a comme une hypocrisie ambiante dans ce débat sur la suppression de la caisse noire. Les nouvelles autorités n’ont jamais parlé de caisse noire : elles ont parlé de fonds spéciaux, un instrument d’Etat qui existe dans toutes les démocraties modernes. Confondre les deux concepts, c’est soit de l’ignorance, soit de la mauvaise foi. Dans les faits, la vraie question n’est pas l’existence de ces fonds, mais leur gestion et leur contrôle.
Le Président de PASTEF Ousmane Sonko l’a rappelé avec lucidité : pour des besoins d’espionnage, de sécurité nationale ou de coopérations sensibles, un Etat ne peut pas tout exposer sur la place publique. C’est une évidence partagée partout dans le monde. Les Etats-Unis disposent de leurs fameux “black budgets”, qui financent les opérations de la CIA ou du Pentagone sans que le détail ne soit rendu public. La France, de son côté, a institutionnalisé les fonds spéciaux de Matignon, longtemps gérés dans l’ombre avant que l’Assemblée nationale ne mette en place des mécanismes de contrôle. Même l’Afrique du Sud, après l’apartheid, a maintenu des fonds de souveraineté pour des besoins de renseignement et de diplomatie, mais sous une surveillance parlementaire accrue.
Voilà la différence fondamentale : hier, sous Macky Sall, ces milliards étaient distribués dans l’opacité, sans aucun garde-fou, transformant un outil d’Etat en caisse électorale. Aujourd’hui, l’engagement est clair : mettre en place, en lien avec l’Assemblée nationale, des mécanismes de contrôle qui permettront à la fois de préserver le secret nécessaire et de garantir la traçabilité de l’usage. C’est précisément là que se joue la rupture.
Dès lors, il est pour le moins cocasse de voir ressurgir des voix qui, sous l’ancien régime, s’étaient emmurées dans un silence complice. Ceux qui n’osaient pas dénoncer hier veulent aujourd’hui jouer aux procureurs. Ceux qui avaient accepté la dérive sans broncher prétendent soudain donner des leçons de vertu. Le peuple sénégalais n’est pas dupe : il sait reconnaître les faux courageux, ces héros de l’après-coup qui s’agitent une fois le danger passé.
Soyons sérieux : les fonds spéciaux ne sont pas un privilège, encore moins une fantaisie. Ils sont une nécessité d’Etat. Ce qui importe, c’est la rupture avec l’opacité, la fin du gaspillage, l’ère des comptes à rendre. Ceux qui veulent réduire ce débat à une querelle sémantique entre “caisse noire” et “fonds spéciaux” ne trompent qu’eux-mêmes.
L’histoire est claire : aucun pays ne gouverne sans ces instruments. La seule question, c’est de savoir si on les gère dans la lumière ou dans l’ombre. Et pour la première fois, au Sénégal, une autorité publique affirme haut et fort qu’il y aura désormais des mécanismes de contrôle parlementaire. Voilà le vrai débat, voilà la vraie avancée.