Par Mamadou Sèye
Il est des moments dans l’histoire d’un pays où la honte devient palpable, où le scandale dépasse les frontières, où l’indignation devient un impératif. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire en offre un exemple effarant : exclure Laurent Gbagbo et Tidiane Thiam de la prochaine présidentielle n’est pas seulement un affront au peuple ivoirien, c’est un déni pur et simple de démocratie, un acte qui ridiculise le principe même d’alternance et d’égalité politique. Ce geste est l’expression la plus crue de l’arbitraire et de la peur d’un pouvoir en exercice, ici incarné par Alassane Ouattara, qui préfère verrouiller les institutions plutôt que de les affronter. C’est un enterrement de la légitimité et un outrage à l’intelligence politique des Ivoiriens.
Mais ce scandale ne reste pas circonscrit à la Côte d’Ivoire. Il résonne dans toute l’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO, longtemps perçue comme le gendarme régional de la démocratie, se retrouve confrontée à un dilemme existentiel : ignorer cette violation des règles démocratiques, c’est entériner l’arbitraire ; intervenir, c’est risquer un affrontement institutionnel et diplomatique majeur. Et tandis que Ouattara verrouille le jeu politique, les Etats de l’AES — le Mali, le Burkina Faso et le Niger — observent et, paradoxalement, voient leur propre logique de pouvoir renforcée. Leur position, souvent critiquée, semble soudain cohérente : dans un système où les institutions régionales échouent à sanctionner, le verrouillage politique devient la norme.
L’UEMOA, censée promouvoir l’intégration, la stabilité et la légitimité des Etats, est elle aussi piégée. Soutenir Ouattara, c’est cautionner l’injustice ; dénoncer, c’est s’exposer à une crise politique et économique dans un pays clé pour la zone franc. La cohésion régionale se fissure, la confiance s’érode, et le projet d’intégration apparaît comme un leurre. La Côte d’Ivoire devient le miroir de l’échec institutionnel de l’Afrique de l’Ouest : lorsque les règles sont pliées pour servir le pouvoir, l’autorité de la CEDEAO et de l’UEMOA vacille, et la démocratie régionale s’effondre.
Laurent Gbagbo, ancien président, et Tidiane Thiam, intellectuel et acteur économique reconnu, incarnent des choix politiques et moraux significatifs. Les priver de ce droit fondamental, c’est insulter la République et humilier chaque citoyen ivoirien. Ouattara, en agissant ainsi, choisit la voie basse de la peur et de l’arrogance, enterrant sa légitimité et souillant son histoire. Cette décision est un avertissement pour tout le continent : la démocratie africaine reste fragile, et ses institutions régionales souvent impuissantes face à l’arbitraire.
Mais la honte ne s’arrête pas là. Elle a désormais des ramifications internationales et géopolitiques. Si la CEDEAO et l’UEMOA se taisent, si elles acceptent que les Etats verrouillent leurs politiques intérieures, alors la norme devient la manipulation institutionnelle et la tricherie électorale, et non le respect des citoyens. L’Afrique de l’Ouest entière est mise en demeure de choisir : laisser l’arbitraire s’installer, ou reprendre enfin la main pour imposer des sanctions fermes, quitte à provoquer des secousses diplomatiques majeures.
Ce scandale ivoirien est un miroir pour tout le continent. Il révèle la fragilité de la démocratie et la faillite des institutions régionales. Il montre que lorsque le pouvoir se confond avec la peur, l’arbitraire devient la règle, et la honte devient la bannière nationale. La CEDEAO, l’AES, l’UEMOA : tous sont interpellés. Agir ou disparaître dans l’ombre de leur propre impuissance, telle est la question.
L’Afrique ne peut plus se permettre de fermer les yeux. La démocratie, l’alternance, la justice politique et la transparence ne sont pas des options : ce sont des impératifs. Et la Côte d’Ivoire, par ce scandale, offre à tous une leçon cruelle : quand la peur et l’arrogance prennent le pas sur la loi, la honte s’étend au-delà des frontières, et l’avenir de tout un continent se trouve compromis.