Détente-L’imaginaire, cette terre libre où l’on respire

Par Mamadou Sèye

Il arrive un moment où l’on comprend que vouloir corriger le réel est une entreprise épuisante. Trop de crispations, trop de discours inutiles, trop de gens pressés d’avoir raison. Alors, sans bruit, on décide de changer de décor intérieur. On ne fuit pas, on s’installe ailleurs, à l’abri, et l’imaginaire prend le relais, avec une efficacité redoutable.

Nous voilà ainsi, parfaitement à l’aise, pendant que la plus belle fille du monde — inaccessible par nature — nous sert le repas et le café, avec cette élégance tranquille qui rend tout commentaire superflu. Rien n’est forcé, rien n’est attendu. Le café est bon, le geste est simple, et le moment suffit à lui seul. Rires.

Quelques secondes plus tard, sans transition — l’imaginaire n’a que faire des procédures — nous sommes aux premières loges de la Coupe du monde de football. Pas pour hurler, pas pour trembler, mais pour regarder le jeu se déployer comme une évidence. Chaque passe est limpide, chaque mouvement semble écrit d’avance. Le stade s’enflamme, nous savourons. Calmes. Posés. Presque indifférents au score.

Puis l’imaginaire pousse un peu plus loin. Nous voilà dans un avion, en business class, jambes allongées, esprit léger. Le siège s’incline, les soucis suivent le mouvement. On feuillette un journal qu’on ne lira pas vraiment, on accepte un verre sans se presser, on regarde par le hublot avec cette sensation rare : tout peut attendre.

Parfois, l’imaginaire est plus modeste, mais tout aussi efficace. On est invité d’honneur à une table où l’on n’a rien payé, respecté sans l’avoir demandé. Ou bien on traverse une rue encombrée, et tout le monde s’écarte naturellement, comme si le monde avait compris qu’il valait mieux nous laisser passer. Ailleurs encore, on signe un document important sans lire les petites lignes, sûr que tout est déjà réglé en notre faveur. Rires.

Dans la vraie vie, les gens observent. Ils scrutent ce sourire persistant, cette décontraction suspecte au milieu d’un environnement tendu, parfois franchement hostile. Ils se demandent ce que nous savons qu’ils ignorent, quelle assurance secrète nous protège. Ils soupçonnent un plan, une manœuvre, un privilège caché. Il n’y a rien de tout cela.

L’imaginaire règle plus de choses qu’on ne le croit. Il ne supprime pas les problèmes, il les rétrécit jusqu’à les rendre gérables. Il ne nie pas les difficultés, il les met à distance, comme on éloigne un bruit de fond. Il ne promet rien, il apaise. Il ne coûte rien, il rapporte beaucoup.

Quand on a appris à y habiter, le réel perd son arrogance. Il continue de parler fort, mais il n’impressionne plus. Alors on avance, tranquille, avec ce sourire que personne ne parvient à décoder, ce sourire qui dit simplement : tout n’est pas réglé, mais tout est supportable.

Et ça, dans un monde sous tension permanente, c’est une petite victoire quotidienne. Rires.

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