Par Mamadou Sèye
On voudrait nous faire croire que l’obtention par le Sénégal de la présidence de la Commission de la CEDEAO pour la période 2026-2030 constitue un succès diplomatique majeur. On nous invite à applaudir, à saluer un rayonnement régional retrouvé, à y voir la preuve d’un leadership incontestable. Mais de quoi parle-t-on réellement, et surtout au bénéfice de qui ?
A y regarder de près, ce “succès” est largement relatif, presque abstrait, tant il est déconnecté des réalités vécues par les peuples ouest-africains. Une distinction institutionnelle, certes. Un honneur protocolaire, sans doute. Mais aucun impact concret sur la démocratie, la justice sociale ou la souveraineté populaire dans un espace communautaire en crise profonde.
Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur le dossier guinéen-bissau. Un dossier scandaleux, encore ouvert, et que la CEDEAO a choisi de gérer par le silence. Des élections dont les résultats n’ont jamais été publiés, une volonté populaire confisquée, une défaite électorale transformée en victoire politique par des arrangements de palais. Et face à cela, l’organisation régionale n’a rien vu, rien dit, rien fait.
Comme si cela ne suffisait pas, les faits récents sont venus révéler l’indécence du système. L’épouse de Mballo, figure centrale de cette séquence antidémocratique, a été interpellée au Portugal, en provenance directe de Bissau, à bord d’un jet privé transportant cinq millions d’euros en espèces. Cinq millions. En liquide. Dans une région où l’on explique aux peuples que l’Etat n’a plus de marges, que les sacrifices sont inévitables, que l’austérité est la règle.
Voilà la CEDEAO réelle, loin des discours policés et des communiqués solennels : une organisation qui tolère la confiscation du suffrage, protège des élites hors-sol et ferme les yeux sur des pratiques qui heurtent de plein fouet la conscience populaire.
La question mérite alors d’être posée avec précision : et si le scénario observé en Guinée-Bissau s’était produit au Sénégal ? A savoir une élection organisée mais dont les résultats ne seraient jamais publiés, une volonté populaire tenue en suspens puis contournée au nom d’arrangements politiques présentés comme garants de la stabilité. Un pouvoir sans légitimité électorale claire, maintenu par des compromis institutionnels, pendant que l’organisation régionale choisit le silence plutôt que le principe. Ce n’est pas une hypothèse gratuite : c’est exactement ce que la CEDEAO a accepté ailleurs. Et lorsque, dans un tel contexte, s’ajoutent des soupçons lourds d’enrichissement illicite et de circulation opaque de capitaux, le mutisme devient complicité.
Il faut alors regarder la réalité en face. Nos Etats sont petits, fragmentés, structurellement vulnérables. Isolés, ils peinent à peser sur l’ordre mondial. C’est précisément pour dépasser cette faiblesse que des organisations régionales ont été pensées. Mais la CEDEAO, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, n’est plus un outil d’émancipation collective. Elle est devenue un espace de cooptation des élites, où les principes varient selon les intérêts, les affinités et les pressions extérieures.
Elle sanctionne ici avec fermeté,
elle absout ailleurs avec complaisance.
Elle invoque la démocratie quand elle arrange,
elle la relativise quand elle dérange.
Dans ces conditions, présider la Commission de la CEDEAO revient à s’installer au sommet d’une machine grippée, sans moteur politique, sans vision mobilisatrice, sans légitimité populaire. Un fauteuil prestigieux, certes, mais incapable de produire une transformation réelle au bénéfice des peuples.
Il faut donc avoir le courage de le dire : ce prétendu succès diplomatique n’en est pas un. Il ne nourrit ni l’espoir des citoyens, ni leur souveraineté, ni leur dignité. Il ne change rien à la nature d’une organisation dont la crise est désormais structurelle.
Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont fait le choix de quitter la CEDEAO. On peut discuter leurs méthodes, débattre de leurs trajectoires, mais on ne peut balayer la question qu’ils posent : à quoi sert une organisation régionale qui ne protège plus la vérité des urnes, qui tolère les coups de force institutionnels et qui sanctuarise l’impunité ?
La lucidité commande peut-être aujourd’hui d’admettre que la CEDEAO ne peut plus, en l’état, servir de locomotive vers un ensemble ouest-africain plus structuré, plus souverain et plus juste. La réformer de l’intérieur relève désormais davantage de l’illusion que de la stratégie.
Les peuples d’Afrique de l’Ouest n’ont pas besoin de titres honorifiques ni de communiqués triomphalistes. Ils ont besoin de cohérence, de justice et de respect de leur souveraineté. Tant que la CEDEAO en sera incapable, la question de s’en extraire cessera d’être une provocation pour devenir une option politique sérieuse, assumée et légitime.
Et c’est peut-être à ce prix, et à ce prix seulement, que pourra renaître un véritable projet régional au service des peuples, et non des appareils.