Qui écrit nos projets décide de notre avenir

Par Mamadou Sèye

Il existe, dans la conduite des politiques publiques, des angles morts que l’on préfère ne pas éclairer, tant ils touchent à des équilibres sensibles. Le financement des études stratégiques en fait partie. On célèbre les partenariats, on se félicite des montants mobilisés, on s’enthousiasme pour les chantiers visibles. On interroge rarement l’amont, là où se prennent pourtant les décisions les plus structurantes.

Une étude d’infrastructure n’est jamais un simple préalable administratif. Elle constitue un acte de souveraineté. Elle fixe les standards techniques, sélectionne les technologies, détermine les modèles économiques, façonne les écosystèmes industriels et conditionne, pour longtemps, les choix d’exploitation et de maintenance. Ce qui est écrit à ce stade engage des générations.

Dans de nombreux pays, les grandes études d’avant-projet sont aujourd’hui financées par des partenaires extérieurs. L’appui est précieux, parfois indispensable. Mais il comporte un risque trop peu débattu : celui d’un transfert implicite du pouvoir de décision. Lorsque le financement de l’étude est assorti, explicitement ou non, du choix de l’expertise qui la réalise, le pays bénéficiaire se trouve souvent cantonné à un rôle d’arbitrage tardif, sur des options déjà verrouillées.

Le secteur ferroviaire illustre particulièrement bien ce mécanisme. Parce qu’il est intensif en capital, technologiquement complexe et structurant à long terme, le ferroviaire se joue d’abord sur le papier. Ecartement des voies, systèmes de signalisation, matériel roulant, organisation de la maintenance, formation des ressources humaines : chaque décision prise lors des études conditionne l’ensemble de la chaîne de valeur. Une fois ces choix actés, les marges d’adaptation deviennent faibles, voire inexistantes.

Dans ce contexte, une étude représentant quelques milliards de FCFA peut orienter des investissements finaux de plusieurs centaines de milliards. Elle dessine un paysage industriel avant même que les appels d’offres ne soient lancés. Les entreprises locales, les ingénieurs nationaux et les centres de recherche se retrouvent alors en position d’exécutants, lorsqu’ils ne sont pas totalement exclus, non par déficit de compétence, mais par absence dès la phase fondatrice.

Le paradoxe est frappant et dépasse largement le seul secteur ferroviaire. Les Etats s’endettent pour financer des études qui préparent des marchés auxquels leur tissu économique accède difficilement. Cette situation, lorsqu’elle devient récurrente, affaiblit la capacité d’apprentissage, limite le transfert de savoir-faire et réduit l’impact réel des investissements publics sur l’économie nationale. La dépendance ne se manifeste pas par une domination visible, mais par une reproduction silencieuse des mêmes schémas.

Il ne s’agit ni de dénoncer la coopération internationale, ni de remettre en cause la compétence des partenaires techniques. Le problème n’est pas l’expertise extérieure ; le problème est son exclusivité. Une coopération équilibrée suppose une co-construction des projets, dans laquelle l’expertise nationale joue un rôle central, structurant et décisionnel. Sans cela, le pays conserve la maîtrise juridique du projet, mais perd sa maîtrise intellectuelle.

Dans certains projets emblématiques, encore récents dans les mémoires, cette logique est apparue avec une clarté particulière : des choix techniques arrêtés très en amont, des options difficilement réversibles, et un débat national intervenant trop tard. Ces expériences devraient nous servir de leçon, non pour nourrir des polémiques, mais pour améliorer nos méthodes.

La réponse ne réside pas dans le repli, mais dans l’anticipation. Financer, même partiellement, nos propres études stratégiques, créer des fonds nationaux dédiés, renforcer les capacités locales d’ingénierie, et exiger, lorsque des bailleurs interviennent, une co-maîtrise d’œuvre réelle et équilibrée : voilà des choix rationnels, compatibles avec une coopération internationale mature.

Ce débat dépasse un secteur, un projet ou des intérêts particuliers. Il touche au cœur même de la stratégie de développement. Un pays qui ne conçoit pas ses projets finit toujours par exécuter ceux des autres.

Car dans les infrastructures, comme ailleurs, celui qui écrit le projet décide — souvent et durablement — de son exécution.

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