Mamadou Sèye
Il arrive un moment où la politique cesse d’être une mécanique institutionnelle pour devenir une question d’incarnation. Le Sénégal traverse précisément cet instant. Lorsque Ousmane Sonko affirme qu’il n’a plus d’espoir concernant la reddition des comptes — promesse matricielle du projet porté au pouvoir — il ne formule pas une simple réserve. Il déclenche une onde. Une onde qui interroge, frontalement, le cœur du dispositif institutionnel incarné par Bassirou Diomaye Faye.
Car la reddition des comptes n’est pas un slogan de campagne. Elle est la colonne vertébrale morale du projet du PASTEF. Y renoncer, même implicitement, serait un effondrement symbolique. Dire qu’on n’y croit plus revient à pointer un blocage. Mais lequel ? Politique ? Institutionnel ? Stratégique ?
L’énigme est là.
D’un côté, la Constitution. Les prérogatives. L’autorité formelle. Le Président dispose du pouvoir de décision, de nomination, de l’agenda stratégique. L’institution est avec lui. De l’autre côté, une énergie militante, une mémoire des luttes, une charge émotionnelle concentrée autour de Sonko. La ferveur est ailleurs.
Et en politique, la légalité ne suffit pas toujours à fabriquer la légitimité.
Les signaux empiriques s’accumulent : mobilisation moins dense lors des tournées présidentielles, enthousiasme refroidi, base militante focalisée sur la parole de Sonko. Ce ne sont pas des détails logistiques. Ce sont des symptômes. Ils traduisent une possible dissociation entre pouvoir institutionnel et pouvoir symbolique.
Lorsque le Président choisit de structurer sa propre coalition en dehors du cadre organique strict de PASTEF, le geste peut se lire comme un élargissement stratégique. Mais pour une large frange militante, il ressemble à une autonomisation. Or les mouvements nés dans la confrontation et la fidélité militante tolèrent mal les distances perçues.
Dans ce contexte, la déclaration de Sonko prend une dimension stratégique majeure. En exprimant son scepticisme sur la reddition des comptes, il ne fragilise pas seulement une promesse : il se replace du côté de l’exigence populaire. Il occupe le terrain moral. Il parle à la frustration de la base. Il se positionne, implicitement, comme celui qui reste aligné avec la promesse originelle.
Voilà pourquoi il devient si difficile à affronter.
Parce que l’on peut contester un programme. On peut discuter un budget. Mais on affronte plus difficilement une incarnation. Et Sonko, qu’on l’approuve ou non, demeure pour l’écrasante majorité militante la matrice du projet. Celui par qui la rupture est devenue crédible. Celui qui a cristallisé les espérances. Celui dont la parole continue de structurer l’imaginaire du changement.
La question devient alors brutale : la prérogative institutionnelle suffit-elle à contenir une légitimité militante ?
L’histoire enseigne que l’institution confère la stabilité, mais que la mobilisation confère la profondeur. Un pouvoir peut durer sans ferveur, mais il gouverne dans la froideur. Un leadership peut exister sans titre suprême, mais il irrigue le champ politique par sa capacité d’entraînement.
Nous sommes face à une tension silencieuse mais structurante : institution contre incarnation.
Et dans cette tension, une autre réalité émerge, murmurée mais persistante : pour une majorité militante, l’horizon d’un second mandat présidentiel n’est plus central. L’attente se déplace. La projection se reconfigure. L’idée s’installe que seul Sonko pourrait traduire intégralement les promesses vendues au peuple sénégalais.
Cela signifie-t-il une rupture imminente ? Non. La politique n’est jamais linéaire. Les équilibres peuvent se recomposer. Les stratégies peuvent s’ajuster. Mais ignorer les signaux serait une erreur d’analyse.
Car lorsque la base commence à distinguer entre celui qui détient le pouvoir et celui qui incarne le projet, une recomposition devient possible. L’institution protège. L’incarnation mobilise. Et quand les deux ne coïncident plus parfaitement, le champ politique entre dans une zone d’incertitude stratégique.
Les voies de la politique sont insondables, certes. Mais une chose est sûre : on ne neutralise pas un ouragan avec un simple décret institutionnel. La légitimité populaire ne se décrète pas. Elle se vit, se ressent, s’entretient.
Le Sénégal est peut-être à l’aube d’un moment décisif. Non pas une crise ouverte, mais une clarification progressive. Une redéfinition des centres de gravité. Une question simple mais vertigineuse : qui porte réellement l’espérance majoritaire ?
Et dans cette question, camarade, se joue plus qu’un débat interne. Se joue l’avenir du pouvoir lui-même.