Swaps, dette et vérité des chiffres : depuis la conférence de Cheikh Diba, le récit vacille et les procureurs d’hier trébuchent
Par Mamadou Sèye
La scène est connue : une conférence de presse, des chiffres posés, une mécanique financière expliquée sans fioritures. Et au centre, une affirmation qui dérange autant qu’elle éclaire : le Sénégal a tiré un gain budgétaire de 5 % grâce aux mécanismes de swaps. En une phrase, Cheikh Diba a fait plus que défendre une option technique ; il a replacé le débat là où certains ne voulaient plus qu’il soit : sur le terrain des faits, et non des postures.
Car enfin, de quoi parle-t-on ? D’un Etat qui, face à des échéances lourdes, choisit de mobiliser des instruments financiers sophistiqués pour réduire ses coûts, lisser ses paiements et éviter le pire : le défaut. Et c’est précisément ce point qui dérange. Parce que derrière le procès fait aux “swaps”, se cache une vérité beaucoup plus inconfortable pour les contempteurs : le Sénégal tient, paie et résiste.
Or, cette résistance ne s’improvise pas. Elle s’inscrit dans une trajectoire héritée. Une trajectoire faite de dettes accumulées, validées, parfois même saluées à l’époque par les mêmes cercles qui s’érigent aujourd’hui en juges. Le volume évoqué — plus de 5000 milliards de francs CFA — n’est pas une invention polémique ; il renvoie à une réalité que nul ne conteste sérieusement, pas même le Fonds monétaire international, longtemps partenaire de cette trajectoire.
Et c’est là que le débat bascule.
Car lorsque le Fonds monétaire international lui-même se retrouve contraint de réexaminer ses propres évaluations, une question surgit avec force : qui a vu, qui a validé, et qui aujourd’hui feint de découvrir ? Cette zone grise, soigneusement évitée par certains commentateurs, est pourtant centrale. Elle dit une chose simple : la crise de la dette n’est pas seulement un héritage national, elle est aussi le produit d’un système de validation internationale qui a failli.
Dans ce contexte, la conférence de Cheikh Diba agit comme un révélateur. Elle rappelle que gouverner aujourd’hui, ce n’est pas commenter hier, mais faire face à des échéances immédiates avec des marges de manœuvre étroites. Et dans cette équation, refuser les instruments disponibles reviendrait à choisir l’asphyxie.
Les swaps ne sont pas une fuite. Ils sont une stratégie.
Une stratégie encadrée, autorisée par la loi de finances, inscrite dans un dispositif légal clair. Une stratégie qui vise à réduire le coût apparent de la dette, sécuriser la trésorerie et préserver la signature du pays. Ceux qui dénoncent leur complexité oublient opportunément que la complexité est devenue la norme des marchés financiers modernes. Ce qui compte, ce n’est pas la simplicité du mécanisme, mais sa traçabilité, son encadrement et son efficacité.
Et sur ce point, les faits sont têtus :
le Sénégal n’est pas en défaut.
Le Sénégal honore ses engagements.
Le Sénégal continue d’exister sur les marchés sans sombrer.
Dans un environnement international où la moindre fragilité est immédiatement sanctionnée, ce triptyque vaut tous les discours.
Reste alors la question qui dérange, celle que la conférence de presse a rendue inévitable : quelle était l’alternative ? Fallait-il refuser ces mécanismes au nom d’une orthodoxie abstraite et exposer le pays à une cessation de paiement ? Fallait-il attendre des décaissements extérieurs incertains, notamment ceux du Fonds monétaire international, au risque de voir la trésorerie se tendre dangereusement ? Fallait-il, en somme, choisir la pureté du discours contre la réalité des échéances ?
La réponse est dans les faits, encore une fois. Le Sénégal a choisi de tenir. Et tenir, dans ce contexte, signifie parfois innover sous contrainte.
C’est précisément ce que la sortie de Cheikh Diba met en lumière : un Etat qui ne subit pas totalement, mais qui arbitre, ajuste et optimise. Le gain de 5 % n’est pas un slogan ; il est le symbole d’une gestion active, d’une tentative de reprendre la main dans un environnement défavorable.
Dès lors, les critiques prennent une autre couleur. Elles ne disparaissent pas — et elles ne doivent pas disparaître dans une démocratie — mais elles apparaissent déséquilibrées lorsqu’elles ignorent le point de départ et les contraintes du présent. Car enfin, dénoncer les outils sans assumer l’héritage revient à juger une opération sans regarder le bilan d’ouverture.
Et c’est peut-être là, au fond, que se situe le véritable tournant du débat :
le Sénégal ne s’effondre pas là où certains l’attendaient.
Le Sénégal ne plie pas là où d’autres ont plié.
Le Sénégal explore des marges là où beaucoup pensaient qu’il n’en avait plus.
Ce n’est pas encore une victoire. Mais c’est déjà, pour certains, une mauvaise nouvelle.