Par Mamadou Sèye
Il y a des signaux faibles qui, mis bout à bout, finissent par dessiner une vérité implacable. Le Sénégal, aujourd’hui, ne gronde pas. Il ne s’embrase pas. Il s’éloigne. Lentement, silencieusement, presque poliment — mais sûrement.
L’espoir immense qui avait accompagné l’accession au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, porté avec force par Ousmane Sonko, reposait sur une promesse claire : la fin des privilèges, l’avènement de l’exemplarité, la restauration de la justice. Cette promesse était un serment moral devant le peuple. Elle engageait plus que des politiques publiques : elle engageait une posture, une éthique, une rupture visible.
Mais aujourd’hui, ce serment vacille sous le poids de faits qui, pris isolément, pourraient sembler anecdotiques, mais qui, ensemble, deviennent accablants.
Ainsi de ce PCA qui, sans gêne apparente, formule des exigences de privilèges : un véhicule à 87 millions de francs CFA, un appartement au Plateau à 2,6 millions mensuels. Que le directeur général ait opposé un refus au nom des textes est, en soi, rassurant. Mais l’essentiel est ailleurs : comment, dans le Sénégal de la rupture annoncée, de telles demandes peuvent-elles encore être pensées, formulées, assumées ? Cela dit tout d’un état d’esprit qui résiste, d’une culture du pouvoir qui n’a pas encore été déracinée.
Et pendant que ces réflexes d’un autre âge refont surface, surgit une autre surprise, plus déroutante encore : la création d’une Fondation portée par les deux épouses du Président. Non pas une fondation parmi d’autres, mais précisément celle-ci, dans ce contexte, avec cette charge symbolique. Dans un pays marqué par les débats suscités jadis par la Fondation Servir le Sénégal, beaucoup pensaient que certaines lignes invisibles avaient été tracées une fois pour toutes. Manifestement, il n’en est rien.
Et le trouble est profond. Parce qu’il ne s’agit pas ici de légalité, mais de perception, de symbole, de cohérence politique. Pourquoi prendre le risque de réveiller des interrogations que l’on savait sensibles ? Pourquoi brouiller davantage un message déjà fragilisé ?
Dans le même temps, un autre fait, lourd de sens, s’installe dans le paysage : la banalisation de l’irrespect institutionnel. Qu’un directeur puisse s’en prendre publiquement au Premier ministre, aller jusqu’à réclamer son départ, sans qu’aucune conséquence immédiate ne soit perceptible, constitue une rupture grave. L’autorité de l’Etat ne se négocie pas. Elle s’incarne, elle se protège, elle se fait respecter.
Mais peut-être le plus préoccupant n’est-il pas dans ces faits eux-mêmes. Il est dans la manière dont le peuple les reçoit.
Car les Sénégalais, eux, ont changé de posture. Ils ne crient pas. Ils ne s’insurgent pas. Ils se détachent. Ils ont décidé, semble-t-il, d’entretenir avec leur Président une relation nouvelle : sans insolence, sans outrage — mais sans ferveur non plus.
Les discours officiels, y compris celui de la veille de la fête de l’indépendance, glissent sur eux sans laisser de trace. Les déplacements à l’étranger ne suscitent ni enthousiasme ni rejet. Ils n’intéressent plus. Et c’est peut-être là le signal le plus alarmant.
Un peuple qui conteste est encore engagé.
Un peuple qui critique croit encore qu’il peut influer.
Mais un peuple qui ignore… a déjà pris ses distances.
Le Sénégal donne aujourd’hui l’image d’un pays en suspens. Calme en surface, inquiet en profondeur. Stable en apparence, fragile dans son lien civique. Ce n’est pas une crise ouverte. C’est autre chose. Une érosion lente. Un désamour diffus.
Et ce désamour est total.
Il ne se proclame pas. Il ne s’affiche pas. Il se lit dans les silences, dans les regards détournés, dans cette absence d’écho qui suit désormais la parole officielle. Comme si le pays, sans rompre, avait déjà commencé à se retirer intérieurement.
C’est une alerte sérieuse.
Car une Nation ne se gouverne pas seulement par des institutions. Elle se tient debout par une confiance partagée, par un récit commun, par une adhésion minimale à ceux qui la dirigent. Lorsque cette adhésion s’effrite, tout devient plus difficile, plus incertain, plus fragile.
Le Sénégal n’est pas perdu. Mais il est à un moment critique de son histoire récente.
Un moment où chaque geste compte, chaque symbole pèse, chaque silence parle.
Et où, surtout, il devient urgent de comprendre que le désamour, une fois installé, est toujours plus difficile à réparer que la colère.