La ruée vers le palais : chronique d’une paix invoquée

Par Mamadou Sèye

Il y a des moments où le pouvoir donne le sentiment de répondre à une question que personne ne pose. Au Sénégal, la multiplication des audiences accordées au nom de la « paix » relève de cette étrange logique : parler d’apaisement comme si le pays était au bord de la rupture, alors même qu’il tient, qu’il encaisse, qu’il observe. Car enfin, de quelle paix parle-t-on ? Le pays est crispé, oui. Traversé de doutes, certainement. Habité par des attentes fortes, incontestablement. Mais il n’est ni en feu, ni en guerre contre lui-même. Pas de scènes de chaos quotidien, pas de déflagrations sociales incontrôlées. Ce que l’on observe, c’est autre chose : une forme de résilience silencieuse, presque froide, d’une majorité de citoyens qui regarde, qui juge, et qui attend.

Et cette attente a un contenu. Elle s’appelle reddition des comptes. Elle s’appelle justice pour les martyrs. Or, sur ces deux registres, le sentiment qui s’installe est celui d’un décalage. Comme si les mots existaient, mais que leur traduction concrète se faisait attendre. Comme si les promesses demeuraient à l’état de principe, suspendues dans un entre-deux politique. C’est dans ce contexte que surgit la ruée vers le Palais. Défilé de délégations, cortège de visiteurs, enchaînement d’audiences : au nom de la paix, on consulte, on écoute, on échange. Mais derrière cette scénographie, une question persiste : à quoi répond réellement cette effervescence ?

Car le peuple, lui, ne s’y trompe pas. Le respect dû à Bassirou Diomaye Faye demeure. Il est là, intact dans sa forme républicaine. Mais il s’arrête là. Il ne se prolonge ni en adhésion massive, ni en enthousiasme visible. Les tournées économiques passent sans écho majeur. Les discours peinent à capter. L’attention est ailleurs. Et ce silence n’est pas neutre. C’est une manière de parler sans bruit. Une manière de signifier une distance. Une manière, surtout, d’exprimer un désamour naissant. Car un peuple ne se détourne pas toujours en criant. Il lui arrive de se retirer doucement, de ne plus vibrer, de ne plus suivre. Et dans cette indifférence apparente se niche souvent le jugement le plus sévère.

Dès lors, ces audiences répétées prennent une autre coloration. Elles ne sont plus seulement des gestes d’ouverture ; elles peuvent être perçues comme des tentatives de recréer un lien qui s’effiloche. Comme si l’on cherchait, dans la multiplication des rencontres, à compenser une difficulté plus profonde à mobiliser. Et puis, il y a cette dimension plus feutrée, plus sensible. Le Palais n’est pas qu’un lieu symbolique. Il est aussi un centre de distribution de ressources, un espace où se croisent attentes sociales et moyens politiques. A l’approche de certaines échéances, notamment la Tabaski, les habitudes anciennes pourraient ressurgir discrètement. On ne les nomme pas, on ne les accuse pas, mais elles flottent dans l’air comme une mémoire politique jamais totalement effacée. Et c’est là que l’impression de déjà-vu s’installe. Non pas comme une certitude, mais comme une intuition collective. Celle d’un système qui, face à l’érosion de l’adhésion, pourrait être tenté de réactiver des mécanismes que l’on croyait dépassés. Non pas pour gouverner, mais pour tenir.

Mais une chose est sûre : on ne reconstruit pas un lien politique durable par des audiences, fussent-elles nombreuses. On ne remplace pas une dynamique par une succession de rencontres. On ne substitue pas à l’action une mise en scène de l’écoute. Car le problème n’est pas que le pouvoir écoute. Le problème, c’est que le pays attend qu’il agisse. Et tant que cet écart persistera, la « ruée vers le Palais » restera ce qu’elle est en train de devenir aux yeux de beaucoup : le symptôme d’un pouvoir qui cherche encore comment parler à un peuple qui, lui, a déjà commencé à répondre.

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