Par Mamadou Sèye
Depuis quelques heures, un étrange climat est entretenu dans certains milieux politiques et médiatiques. Parce que Ousmane Sonko se dirige vers la présidence de l’Assemblée nationale après son limogeage de la Primature, voilà que surgissent des appels alarmistes invitant le Président Bassirou Diomaye Faye à “prendre ses responsabilités”, à activer l’article 52 de la Constitution et à engager une démonstration de force supposée remettre de l’ordre dans l’Etat.
Mais une question simple mérite d’être posée : où est exactement la crise ? Le pays brûle-t-il ? Non. Les institutions sont-elles paralysées ? Non. Y a-t-il des affrontements dans les rues ? Non. Observe-t-on une contestation insurrectionnelle ? Non. Le Sénégal est calme. Les populations vaquent à leurs occupations. Les marchés fonctionnent. Les administrations tournent. Les familles préparent la Tabaski dans un contexte économique déjà suffisamment difficile pour que la priorité nationale demeure ailleurs que dans les fantasmes de guerre institutionnelle entretenus par certains cercles.
Il faut donc raison garder. Le Président de la République a limogé son Premier ministre. C’est une prérogative constitutionnelle parfaitement normale. Personne n’a contesté ce pouvoir. Aucun blocage institutionnel n’a suivi cette décision. Dans le même temps, le président de l’Assemblée nationale a souverainement décidé de démissionner. Là encore, où est l’anomalie ? La procédure est respectée. Les députés envisagent désormais de réaménager leur bureau et d’élire un nouveau président conformément aux règles parlementaires.
Et c’est justement là que les appels à l’article 52 deviennent problématiques. Car cet article donne au Président de la République des pouvoirs exceptionnels lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation ou l’intégrité du territoire sont gravement et immédiatement menacées et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics est interrompu. Or aucune de ces conditions n’est réunie aujourd’hui. Les institutions fonctionnent normalement. Le gouvernement existe. L’Assemblée nationale siège. Les procédures constitutionnelles sont respectées. Les forces de sécurité ne font face à aucune insurrection. Le pays est stable.
Vouloir invoquer l’article 52 dans un tel contexte reviendrait donc à transformer une simple séquence politique en crise institutionnelle artificielle. Ce serait extrêmement dangereux. Car les dispositions exceptionnelles d’une Constitution ne sont pas faites pour régler des frustrations politiques ou empêcher des recompositions parlementaires défavorables à certains camps. Elles sont prévues pour des situations extrêmes mettant réellement la République en péril.
En réalité, le problème de certains milieux n’est ni juridique ni sécuritaire. Leur véritable problème est politique et psychologique : ils supportent difficilement l’idée de voir Ousmane Sonko revenir au centre du jeu avec une puissance intacte, voire renforcée. Beaucoup avaient déjà préparé le récit de sa chute. Or voilà qu’en quelques jours, la dynamique se retourne brutalement au point que Sonko pourrait devenir président de l’Assemblée nationale.
Et c’est précisément cette perspective qui provoque aujourd’hui une forme de fébrilité. Alors on dramatise. On évoque des dispositions exceptionnelles. On pousse subtilement le chef de l’Etat vers des démonstrations d’autorité qui pourraient, elles, créer artificiellement une véritable crise. Car il faut être lucide : les appels à des mesures d’exception dans un contexte aussi calme peuvent devenir plus dangereux que la situation elle-même.
Le Sénégal sort de plusieurs années de tensions politiques, de violences et de fractures profondes. Le pays a besoin d’apaisement, de stabilité et de visibilité économique. Les ménages souffrent. Les jeunes cherchent du travail. Les entreprises affrontent des difficultés. Ce n’est pas le moment de fabriquer une guerre des institutions pour satisfaire des agendas personnels ou des frustrations politiques.
Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko portent désormais une responsabilité historique particulière. Quelles que soient les tensions réelles ou supposées entre eux, ils doivent trouver les mécanismes permettant de préserver la stabilité nationale et éviter au Sénégal une dérive inutile. Non pas pour protéger des intérêts individuels, mais pour protéger le pays lui-même.
Car les véritables patriotes ne sont pas ceux qui soufflent sur les braises afin de provoquer une confrontation spectaculaire. Les véritables patriotes sont ceux qui savent éviter au Sénégal des secousses inutiles lorsque les institutions continuent encore de fonctionner normalement. Et au fond, c’est peut-être cela le plus dérangeant pour les porteurs du chaos : malgré leurs prophéties alarmistes et malgré leur agitation permanente, le Sénégal refuse pour l’instant de sombrer dans la crise qu’ils avaient imaginée.