Par Mamadou Sèye
La nomination de Ahmadou Lô éclaire brutalement la séquence politique actuelle. Beaucoup ont voulu voir dans le départ de Ousmane Sonko l’ouverture d’une guerre irréversible au sommet de l’Etat. D’autres, emportés par leurs fantasmes ou leurs calculs, imaginaient déjà une fracture institutionnelle majeure, un affrontement entre le Président et celui qui demeure la principale force politique et populaire du pays. Mais la réalité politique est souvent plus froide, plus rationnelle et infiniment plus subtile que les passions militantes ou les rêves de revanche.
Le choix du nouveau Premier ministre constitue précisément un message politique d’une extrême puissance. Non seulement Ahmadou Lô n’est pas un homme extérieur au système mis en place depuis l’accession de au pouvoir, mais il s’inscrit clairement dans la continuité de l’Agenda Sénégal 2050, qu’il revendique lui-même comme boussole stratégique. Ce détail change tout. Absolument tout.
Car enfin, il faut rappeler une évidence que certains analystes feignent de ne pas voir : Ahmadou Lô a travaillé sous l’autorité de Sonko. Il connaît les orientations du projet. Il maîtrise les mécanismes de l’Agenda 2050. Il ne débarque ni comme homme de rupture contre PASTEF ni comme figure chargée de liquider l’héritage politique de son prédécesseur. Au contraire, son profil ressemble davantage à celui d’un garant de continuité administrative et stratégique dans une période délicate.
Autrement dit, contrairement aux scénarios catastrophistes vendus ces derniers jours, la nomination d’Ahmadou Lô apparaît plutôt comme un pont que comme une barricade. Un instrument de stabilisation plutôt qu’un facteur d’affrontement. Un sas politique permettant au Président et à Sonko de maintenir ouverts les canaux de discussion afin d’éviter au Sénégal une crise institutionnelle dont personne ne sortirait gagnant.
Et c’est là que beaucoup d’opposants ont commis une erreur monumentale d’analyse.
Depuis des mois, une partie de l’opposition a abandonné toute stratégie autonome pour se transformer en simple caisse de résonance des tensions supposées entre Diomaye et Sonko. Au lieu de construire une offre politique crédible, de massifier leurs partis, d’élargir leurs bases sociales ou de travailler sur les difficultés réelles des Sénégalais, certains se sont enfermés dans une obsession quasi pathologique : voir Sonko neutralisé par le pouvoir qu’il a lui-même contribué à installer.
Cette posture était déjà politiquement faible. La nomination d’Ahmadou Lô la rend presque grotesque.
Car enfin, qu’observe-t-on aujourd’hui ? Un Premier ministre technocrate qui réaffirme son adossement au programme de PASTEF ; un Président qui évite soigneusement toute logique de rupture brutale ; et un Sonko qui, loin d’être marginalisé, pourrait très probablement s’installer à la tête de l’Assemblée nationale, c’est-à-dire au cœur même de l’architecture institutionnelle du pays.
Autrement dit, pendant que certains opposants passaient leur temps à attendre un hypothétique règlement de comptes au sommet, le pouvoir, lui, semble travailler à une recomposition plus intelligente : stabiliser les institutions, préserver les équilibres internes et créer les conditions politiques nécessaires à la relance économique.
Il faut ici mesurer ce que représenterait un Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale. Dans beaucoup de démocraties, une telle configuration aurait valeur de compromis stratégique majeur. Le chef de l’Etat conserve l’exécutif, tandis que le leader politique dominant contrôle le levier parlementaire et l’orientation politique de la majorité. Ce serait moins une guerre des tranchées qu’une redistribution des rôles au sein d’un même projet historique.
Et cette hypothèse terrifie justement ceux qui avaient parié sur l’implosion.
Parce que leur logiciel politique reposait presque entièrement sur une disparition de Sonko du jeu institutionnel. Toute leur stratégie était suspendue à cette attente. Toute leur communication tournait autour de cette obsession. A force de combattre un homme plutôt que de construire une alternative, ils ont fini par perdre leurs propres repères.
La haine politique est parfois un redoutable anesthésiant intellectuel.
Elle empêche d’analyser lucidement les rapports de force. Elle enferme dans le ressentiment. Elle pousse même certains acteurs à compter davantage sur les décisions du Président que sur leur propre capacité de mobilisation populaire. Or une opposition qui attend du chef de l’Etat qu’il neutralise son principal adversaire politique avoue implicitement sa propre faiblesse.
Cela frise effectivement le ridicule.
Car dans une démocratie vivante, une opposition sérieuse cherche à vaincre ses adversaires dans les urnes, dans le débat public, dans l’implantation territoriale et dans la production d’idées. Elle ne construit pas sa survie sur les supposées fractures internes du camp adverse.
Pendant ce temps, le Sénégal fait face à des défis autrement plus lourds : dette, emploi des jeunes, souveraineté économique, industrialisation, coût de la vie, réforme de l’Etat, exploitation des ressources énergétiques et crédibilité financière internationale. Dans un tel contexte, la stabilité institutionnelle devient un enjeu stratégique majeur.
Et c’est précisément ce que semble rechercher cette nouvelle configuration politique.
Le choix d’Ahmadou Lô ressemble alors à une tentative de décantation : réduire les tensions, rassurer les partenaires économiques, maintenir le cap de l’Agenda 2050 et permettre au pouvoir de traverser cette séquence sans fracture ouverte.
La question n’est donc peut-être plus de savoir si Sonko et Diomaye vont s’affronter, mais plutôt comment ils vont réorganiser l’exercice du pouvoir pour préserver à la fois leur projet politique et la stabilité de l’Etat.
Et pendant que certains continueront probablement à scruter fébrilement le moindre signe de rupture, le pouvoir, lui, pourrait bien être en train de consolider silencieusement une nouvelle architecture politique.