Macky reçu, Diomaye exposé : une audience qui redistribue les cartes politiques

Par Mamadou Sèye

L’image restera. Bassirou Diomaye Faye recevant Macky Sall au Palais de la République n’est pas une simple photographie institutionnelle. Elle est devenue, en quelques heures, un objet politique majeur, parce qu’elle intervient dans un moment où chaque symbole est scruté, commenté et interprété.

Officiellement, l’ancien chef de l’Etat est venu informer son successeur de sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies et solliciter le soutien du Sénégal. La Présidence de la République a présenté cette rencontre comme un symbole de la continuité de l’Etat et de la permanence des institutions au-delà des alternances.

Mais la politique ne se limite jamais aux communiqués officiels. Elle se joue aussi dans la perception collective, dans les attentes populaires et dans le contexte dans lequel un acte intervient.

Et le contexte était particulièrement chargé.

Cette audience survient alors que les débats sur la dette cachée continuent de marquer profondément l’opinion publique. Elle intervient également après la disparition du président du collectif des victimes, rappelant que derrière les grands dossiers politiques et financiers existent des blessures encore ouvertes et des mémoires qui n’ont pas disparu.

C’est pourquoi l’image du Palais a provoqué un choc dans une partie de l’opinion. Non pas parce qu’un ancien Président ne devrait pas être reçu par son successeur. La République exige aussi le respect des institutions. Mais parce que cette rencontre est intervenue au moment où une partie des Sénégalais attendait une clarification sur le sens de la rupture annoncée.

Pour ceux qui avaient porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir, cette séquence ne vient pas créer un malaise. Elle révèle un malaise déjà installé.

Car l’actuel chef de l’Etat n’est pas arrivé au Palais dans une trajectoire politique classique. Sa victoire était celle d’une dynamique collective, d’un projet et d’une promesse de transformation profonde. Il était le candidat d’une alternance qui portait une exigence de rupture avec les pratiques du passé.

Or, depuis plusieurs mois, cette dynamique s’est profondément transformée.

La rupture avec Ousmane Sonko et avec le PASTEF a changé la nature du rapport de force. Le débat n’est plus seulement celui de deux responsables politiques qui se séparent. Il porte désormais sur la fidélité au projet initial de l’alternance et sur la capacité du Président à construire une nouvelle légitimité politique.

La création annoncée d’une nouvelle formation politique répond à une logique compréhensible. Tout chef d’Etat qui veut durer cherche à disposer de son propre appareil. Mais un parti ne se construit pas par décret. Il faut du temps, une implantation et une base militante.

C’est dans cette phase de recherche d’un nouvel équilibre que survient la rencontre avec Macky Sall.

La question des gagnants et des perdants de cette séquence mérite alors d’être posée.

Pour Macky Sall, le gain politique immédiat est évident. L’ancien Président revient au centre de l’attention nationale. Il retrouve l’image d’un homme politique qui peut encore être reçu au plus haut niveau de l’Etat et qui n’est pas sorti du jeu.

Mais cette victoire symbolique ne doit pas masquer une réalité plus complexe.

Macky Sall était-il venu uniquement informer son successeur ou obtenir un engagement clair du Sénégal en faveur de sa candidature internationale ? Car pour une personnalité de son expérience, une telle démarche ne pouvait se limiter à une audience de courtoisie.

Or, le communiqué présidentiel est resté prudent. Il confirme l’entretien, l’écoute du chef de l’Etat et la poursuite des échanges. Mais il ne consacre pas un soutien officiel et ferme du Sénégal à la candidature de Macky Sall.

La bataille de l’image est donc gagnée. Celle du soutien diplomatique reste ouverte.

Cette nuance explique certainement la réaction mitigée d’une partie de ses partisans. Ils peuvent se réjouir du retour visible de leur leader dans l’espace public, mais ils pouvaient légitimement espérer davantage qu’une simple audience : une annonce claire, une position sans ambiguïté de l’Etat du Sénégal.

Pour Ousmane Sonko également, la séquence constitue un avantage politique. Elle nourrit le récit de ceux qui considèrent que la rupture avec Bassirou Diomaye Faye est devenue une rupture avec l’esprit même de l’alternance. La rencontre avec Macky Sall offre un nouvel argument à ceux qui estiment que le projet initial a changé de direction.

Mais le principal défi est désormais celui de Bassirou Diomaye Faye.

Son problème n’est plus seulement Ousmane Sonko.

Son problème, ce sont les 54 % de Sénégalais qui l’ont porté au pouvoir.

C’est là que se trouve le véritable enjeu. Un Président peut prendre ses distances avec une organisation politique. Il peut chercher à construire son propre espace. Mais il ne peut ignorer durablement la mémoire politique de ceux qui lui ont donné sa légitimité.

Le risque est alors de perdre sur plusieurs tableaux à la fois.

L’APR ne deviendra pas mécaniquement un allié du pouvoir parce que Macky Sall a été reçu au Palais. Une formation politique défend d’abord ses propres intérêts et prépare son propre avenir. Elle ne renoncera pas facilement à son identité et à ses ambitions.

Quant à Macky Sall, même s’il devait ne pas obtenir le poste international qu’il convoite, cette séquence lui aura offert quelque chose d’essentiel en politique : une présence retrouvée et une capacité à peser à nouveau dans le débat national.

Le paradoxe pourrait alors être cruel : en voulant peut-être gérer une relation institutionnelle avec son prédécesseur, Bassirou Diomaye Faye aurait contribué à lui ouvrir un nouvel espace politique.

Au fond, cette audience révèle une vérité simple de la vie politique : les symboles ont leurs propres conséquences.

Macky Sall voulait un soutien. Il a obtenu une visibilité.

Bassirou Diomaye Faye voulait peut-être montrer une posture présidentielle. Il a surtout ouvert un débat sur son rapport à ceux qui l’ont porté.

Ousmane Sonko voulait démontrer que la rupture était réelle. La séquence lui fournit un nouvel élément de lecture.

L’histoire dira si cette rencontre aura été un simple moment de continuité républicaine ou le début d’une nouvelle phase de la recomposition politique sénégalaise.

Mais une chose est déjà certaine : au Palais, ce jour-là, ce ne sont pas seulement deux hommes qui se sont rencontrés. Ce sont trois trajectoires politiques qui se sont croisées.

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